• Aventures d'une pilote yogini, chapitre 7


    7. NOUVELLE CALEDONIE, le Pacifique et l’Australie en Boeing 737…

    Adaptation en Ligne, mon premier vol en Boeing

    Une fois le contrat reçu, signé et renvoyé, je fais mes valises, dis au revoir à mes amis les arbres, à ma maison, et me rends sur Lyon pour l’étape famille. C’est très tendu.
    Mon départ, une fois de plus, n’est ni compris ni accepté.
    Sur le quai de la gare, la scène prend une tournure d’adieux déchirants pour ma mère. De mon côté c’est tout le contraire : comme si un aimant puissant m’attirait, rien ne m’arrête. Je monte dans le train pour Paris avec le sentiment euphorique d’une grisante liberté. Mon billet d’avion bien réel m’attend au comptoir Air Calin de Roissy et bientôt je suis en vol pour rejoindre l’autre bout de la terre… Un grand changement toutefois : je ne pleure pas !

    L’arrivée sur la Calédonie nous fait survoler une île tout en longueur et en rochers, comme un caillou sur l’océan. D’ailleurs on l’appelle justement « le Caillou ». Mais ses montagnes sont éventrées par ce qui me semble être des carrières. Cela me sera confirmé, des carrières de nickel, la principale ressource économique du Caillou. Il me semble voir la Terre Mère, ouverte et massacrée sans respect et jusqu’à épuisement. Mais je suis trop exaltée à l’approche de ma nouvelle vie pour me laisser emporter par des pensées négatives.

    Nouméa ; Tontouta aéroport : c’est un copilote d’Air Calin, Roger, qui m’accueille et m’explique du même coup le tour de magie qui me vaut d’être ici. Nous avions tous deux postulé auprès d’une compagnie parisienne ; moi, dans l’espoir d’obtenir un premier poste sur Boeing, lui poussé par le désir de rentrer en France avec sa petite famille. La compagnie en question ayant accepté sa candidature, a transmis la mienne à Air Calin afin que départ de Roger n’affecte pas l’effectif de la compagnie Calédonienne. Ainsi, je me retrouve sur le Caillou en ayant postulé uniquement en France, grâce à une histoire abracadabrante que je n’aurais pu jamais imaginer. J’ai le sentiment que la Grande Vie m’offre la réalisation d’un rêve que je n’osais même pas formuler, comme si un charme opérait dans les coulisses de ma vie…
    Roger est parti, et c’est dans sa maison que je suis hébergée afin de tenir compagnie à sa petite famille qui tremble de peur à cause de l’absence du papa. Je fais ce que je peux pour les aider, tout en découvrant peu à peu mon nouvel environnement, mais à vrai dire, rien d’autre ne m’intéresse que mon petit avion, le Boeing 737 sur lequel je vais bientôt voler, en vrai, avec des passagers.
    Cependant, il faut encore étudier ; c’est ainsi lorsqu’on entre dans une compagnie : non seulement faut-il passer par moult formalités administratives, visites, présentations, essais de l’uniforme, mais aussi l’étude des procédures compagnie est-elle obligatoire ; tirées des réglementations internationales et adaptées aux spécificités locales, ces procédures sont consignées dans le « Manex* », ou manuel d’exploitation, qui devient rapidement mon livre de travail principal avec celui des « SOPs*» ou Standart Operating Procedures, qui rassemblent toutes les actions que doit faire un équipage de pilotes durant un vol complet, c’est-à-dire depuis la préparation du vol au bureau des opérations, jusqu’au retour de l’avion au parking. Les SOP comprennent aussi les procédures non normales de pannes et d’urgences. Autant dire que les SOP et le MANEX sont un gros morceau de connaissances à dévorer coûte que coûte avant de pouvoir monter dans l’avion à la place tant convoitée de copilote !
    Après un contrôle théorique réussi, je m’envole vers Melbourne avec mon chef pilote et un autre commandant pour recevoir un entraînement intensif sur simulateur, afin d’assimiler parfaitement les « SOPs », entraînement qui est clôturé par un test.
    J’ai bien travaillé : mon test est bon, même excellent, dit mon chef pilote et instructeur.
    « Bien sûr, tu manques d’expérience sur le Boeing, et pour cause, une heure, ça n’est pas grand chose ! Mais, tu as un fort potentiel » insiste-t-il.
    Je suis heureuse, et après les séances intenses au simulateur, je peux me détendre et apprécier la beauté cette grande ville, Melbourne, ainsi que le luxe raffiné de notre hôtel à multiples étoiles. Ah… je me sens vraiment bien dans mon nouveau métier qui me permet de m’épanouir en m’offrant tout ce que j’aime : il demande un gros travail intellectuel et technique, certes, mais toujours pratique, appliqué et vécu dans une réalité tangible entre ciel et terre. Rien ne reste abstrait, tout est concret, tout est expérience.
    Et puis voler, c’est aussi l’ouverture sur l’incomparable espace de l’univers, la planète terre, les étoiles, le soleil, la lune, et dans cet espace, je vais devenir le témoin privilégiéde spectacles époustouflants, apprécier à un degré ultime lesbeautés de la planète vue d’en haut, la danse des étoiles, des jours et des nuits, les levers de soleil et de lune, les couleurs,
    les lumières… Ah, la féerie extra-ordinaire du cosmos sera toujours là, devant mes yeux et je ne me lasserai jamais d’admirer ces merveilles depuis le plus beau balcon du monde… mon cockpit de Boeing !
    C’est tout cela mon métier, et je l’adore, bien que je n’aie pas encore commencé. Mais ça y est, je suis sur le planning : cette semaine mon premier vol sur le Boeing est programmé ; avec mon instructeur et chef pilote, je vais faire le vol Nouméa-Auckland en Nouvelle-Zélande, aller-retour.
    J’ai étudié le vol dans ses moindres détails, vérifié mon uniforme sous tous ses angles et respiré bien fort lorsque la navette est venue me chercher. C’est parti.
    Je suis avec mon captain et l’équipage de cabine avec qui je ferai connaissance plus tard ; je n’ai pas assez de place dans ma tête. Nous voilà aux « Ops * », le bureau des opérations en jargon aéronautique, où les gentils agents nous ont préparé le dossier de vol : météo, nombre de pax (passagers), route, chargement etc. tout ce que nous devons savoir pour calculer cette donnée primordiale : l’emport du carburant.
    J’essaie de consulter le dossier, d’intégrer les données, mais je suis si lente… à peine ai-je le temps de reconnaître un papier que déjà il s’envole, happé par les mains d’un agent, et mon captain annonce la quantité de pétrole que nous prenons. « 10 tonnes » (chiffre virtuel)
    Quoi ? Je suis médusée ! J’en étais à peine à regarder la météo ! Tout va très vite. Très très vite.
    Nous avançons vers l’avion. Je fais la visite pré-vol, mon captain prépare le cockpit. Je me sens surexcitée de me voir ici, au pied de mon bel avion, avec toute cette activité autour, les mécaniciens, les bagagistes, les agents des opérations ; ça bouge en tous sens. J’essaie néanmoins de rester concentrée sur ma tâche : vérifier que l’avion est apte pour le vol et ainsi je peux annoncer : « Tout va bien captain ! L’avion est OK ! » en rentrant dans le cockpit.
    Et cette fois, je m’assois à droite ! Cette fois c’est moi, le copilote de l’avion ! Là encore j’essaie de rester centrée, concentrée et rapide malgré l’émotion intense… Mais c’est impossible. Tout se passe à une allure de météorite. Les papiers entrent et sortent sans que j’aie le temps de réaliser quoi que ce soit, les agents parlent, annoncent des choses auxquelles je ne comprends rien. J’arrive quand même à demander à la tour les informations nécessaires au décollage : météo, piste en service, vent. Le contrôleur ne cache pas sa surprise, ni sa curiosité en entendant une nouvelle voix, qui plus est féminine, sur la fréquence, mais je n’ai aucune disponibilité là non plus pour faire plus que ma tâche.
    Je me concentre pour préparer le petit carton de décollage sur lequel je dois inscrire, après les avoir calculées sur des abaques, les vitesses du décollage, V1, VR, V2*, et puis notre choix de volets, et surtout la trajectoire que nous suivrons en cas de panne moteur. Je m’applique. Voilà, c’est fait.
    Bien. Les passagers sont embarqués, on ferme les portes, et nous sommes parés au briefing départ. C’est mon captain qui le fait car il pilotera sur l’aller. Puis ce sont les check-lists avant mise en route et la mise en route.
    Très concentrée, je fais tout avec toute mon attention, jouant mon rôle de copilote, un peu lentement, mais je crois, très bien. Tant que nous sommes au sol, ça va encore ; mon captain peut prendre le temps de m’expliquer, ou de m’attendre. Mais à présent, les moteurs tournent et nous allons rouler…
    « Demande le roulage ! »
    Je m’exécute :
    « Air Calin 101 prêts à rouler.
    – Air Calin, oui, roulez piste 10, rappelez prêts à copier.
    – Bien reçu, on roule piste 10, Air calin 101 »
    Ça y est, on roule. L’excitation intérieure est intense, mais n’empêche pas ma concentration, elle aussi d’être intense. C’est donc mon captain qui fait l’aller, et je ferai le retour, car c’est ainsi que fonctionne un équipage.
    Alternativement, captain et copilote échangent leurs rôles techniques ; on appelle cela « la répartition des tâches » : il y a le « pilote en fonction » PF, c’est celui qui va piloter, tenir le manche, gérer la trajectoire et le pilote automatique durant tout une étape ; et il y a le « pilote non en fonction » PNF, c’est évidemment l’autre pilote ; il va assurer les communications radio, la lecture des check-lists, les papiers, le contrôle du carburant etc.
    La répartition des tâches est relativement standard mais peut varier légèrement selon les choix compagnie ; tout est défini très précisément dans les SOPs.

    Ce jour-là, à Tontouta, c’est donc mon captain qui fera le PF, et je ferai le PNF. Du moins j’essaierai.
    Briefing départ : tout en roulant, nous revoyons les vitesses du décollage, la trajectoire de départ normale, et celle anormale, au cas où une panne surviendrait. Bien.
    Check-list avant décollage. Check-list avant décollage terminée.
    « Dis qu’on est prêts. »
    Je m’exécute.
    La tour répond :
    « Air calin 101, autorisés décollage piste 10, le vent est calme.
    – On décolle piste 10, Air calin 101. »
    Cette fois, c’est vraiment parti : mon captain avance les manettes de poussée, mes yeux sont rivés sur les instruments moteur car c’est mon rôle de surveiller toute anomalie. Le captain appuie sur les boutons engageant le mode auto-manette et annonce « TOGA* ». Les manettes montent alors vers la poussée sélectionnée pour le décollage, accompagnées par la main du captain qui y restera jusqu’à la vitesse de décision, V1. Je surveille attentivement les instruments, priant intérieurement pour que rien d’anormal ne se passe. Tout va bien. Mes yeux doivent aussi vérifier les vitesses, et ainsi lorsque nous arrivons à V1 j’annonce :
    « V1 » puis
    « VR »
    Le captain tire doucement sur le manche, le nez de l’avion monte dans le ciel, je suis abasourdie… Ah… tout à mon émerveillement, j’allais oublier les annonces…
    « Vario positif ! (ça veut dire que l’avion a pris sa trajectoire de montée, il vole vers le haut)
    – Train sur rentré ! » répond le captain…
    Je rentre le train, attends de voir les trois lumières s’éteindre, signifiant que les trois roues sont bien rentrées et verrouillées puis j’annonce :
    « Train rentré et verrouillé »
    L’altimètre tourne à une vitesse vertigineuse. Déjà nous passons 1500 pieds, je dois annoncer :
    « 1500 pieds ! »
    À quoi mon captain répond :
    « Vitesse ! »
    Je place alors les indicateurs sur les vitesses correspondant à la rentrée des volets en séquence.
    « Volets 1 ! » demande le captain.
    Je rentre les volets à 1 et annonce :
    « Volets 1.
    – Volets 0 ! » continue-t-il.
    Je rentre les volets à 0 et annonce, tout en vérifiant les indicateurs,
    « Volets rentrés. »
    Le commandant alors accélère l’avion qui continue à monter comme une flèche vers l’azur, il a déjà pris le cap vers le sud, notre route vers la Nouvelle Zélande. Mise en standard* des altimètres (1013), vérification, et c’est la check-list après décollage. Puis nous voilà tranquilles pour quelques instants. Enfin du moins, voilà mon captain tranquille, car moi, je suis le nez dans les papiers, log de route, cartons, ou bien je vérifie les instruments, toujours étonnée que tout aille si bien, car heureusement ça n’est pas comme au simulateur où les pannes surgissent à chaque instant !
    Et puis bien sûr, il y a aussi la radio. Je n’arrête pas…
    Dès que nous sortons de l’espace francophone, les accents étrangers des divers contrôleurs me laissent coite, laissant leurs messages sans réponse de ma part. Mon captain doit intervenir presque tout le temps, ce qu’il fait en souriant à mes découvertes innocentes. Malgré toute ma préparation, je me sens encore très limitée. Je voudrais déjà anticiper l’arrivée car je me doute que tout va aller très vite. Mais mes bonnes intentions restent vaines et je dois calmer mon impatience ; on ne peut jamais prévoir plus en avant que ce que permettent les portées radio : il faut en effet recevoir les informations d’arrivée, météo, piste en service, vent, pour pouvoir préparer notre trajectoire.
    Enfin j’ai l’ATIS*, le message enregistré donnant précisément ces renseignements. Mais le temps que je remplisse le carton d’atterrissage avec toutes les données, que je prépare les fiches de terrain etc. le captain demande la descente. Tout se précipite dans ma tête !
    À présent, l’avion descend, et on dirait que nous allons percuter la planète à mille à l’heure, comme si nous étions dans une fusée qui redescendrait sur la terre ! Je suis très impressionnée. Mon captain fait le briefing arrivée, dans lequel il explique la trajectoire prévue de l’avion, les moyens radios etc. En l’occurrence, comme il fait beau, nous prévoyons une arrivée à vue, ouf ! Je suis un peu (beaucoup) tendue, j’essaie néanmoins de respirer calmement tout en restant prête à tout. Ma main tient le micro de communication afin de pouvoir anticiper les messages radio. L’avion va si vite ! Près de trois cents noeuds*, presque sa vitesse maximale et nous sommes accrochés dans les harnais comme des parachutistes.
    Heureusement, nous approchons de dix mille pieds, le moment de la réduction de vitesse à deux cent cinquante noeuds. Je place les phares sur ON, le rythme ralentit un peu, mais la charge de travail augmente.
    Check-list approche, messages radio, trouver le terrain, où est ce terrain ? Ah, je le vois, soulagement.
    « Terrain en vue ? questionne mon commandant de bord,
    – Oui captain !
    – Demande une approche à vue
    – Bien captain ! »
    Approche à vue approuvée. Je ne vais pas comprendre grand chose, juste suivre et admirer l’aisance de pilotage du commandant. Il me demande la sortie des volets en séquence, gère les vitesses et la trajectoire de l’avion parfaitement. Nous décrivons un large tour autour de la piste, puis arrivons en finale.
    « Train ! »
    Je sors le train, émue d’entendre le fracas de sortie des roues… en vrai !
    « Train sorti 3 vertes.
    – volets 30 ! »
    Je sors les volets à 30 ayant vérifié que la vitesse est appropriée.
    « Volets 30.
    – Check-list avant atterrissage ! »
    Je lis la check-list tout en vérifiant avec mon captain tous les éléments.
    « Check-list avant atterrissage terminée, autorisés
    atterrissage. »
    Car la tour nous avait donné le feu vert précédemment.
    Et nous atterrissons à Auckland. Rentrée des volets, roulage au parking, check-list et papiers de fin de vol. C’est la fin de ma première étape en tant que copilote PNF.
    Épuisée mais heureuse, je peux à peine prendre le temps de savourer cette
    sensation, car à présent le PF ça va être moi : je dois rester totalement centrée sur le travail qui m’attend…

    Auckland.
    Tout va encore plus vite ici. Je ne lève pas le nez de mes papiers tant la préparation du retour me demande d’attention ; étude de la trajectoire de départ, calcul des performances de l’avion, calcul des vitesses de décollage, remplissage du FMS* l’ordinateur de bord… Bien que ce travail me soit familier grâce aux entraînements en simulateur, le facteur « temps » est là et change tout : cette fois, il faut aller vite.
    Des gens entrent et sortent à chaque minute dans le cockpit, demandant ceci ou cela. Je ne sais jamais répondre sauf que je suis très occupée. Il y a les pétroliers, les nettoyeurs, l’équipage de cabine, les agents des opérations, plus aussi quelques curieux de la compagnie qui viennent voir la nouvelle pilote embauchée par Air Calin !
    Mais la nouvelle pilote n’a pas le temps de parler ! Elle n’a aucune disponibilité dans sa tête pour recevoir des visiteurs qui, heureusement comprennent vite et finissent par la laisser tranquille.
    C’est mon premier vol ! Vous vous rendez compte ?Non, personne ne peut vraiment se rendre compte, à moins d’être passé par là.

    Bientôt les passagers embarquent, le plein de l’avion est
    fini. Le captain a demandé le « maxi pétrole » car ici le carburant est moins cher qu’à Nouméa. Donc nous serons lourds. J’ai noté toutes les masses, ainsi que les vitesses associées, j’ai mis aussi les bugs (indicateurs) sur les anémomètres (indicateurs de vitesse). Mais ces chiffres ne me parlent pas, ne signifient rien pour moi, ce sont juste des chiffres, comme au simulateur.
    Prêts ? J’essaie de me sentir prête, mais c’est un peu timoré. Pourtant il faut se lancer. Les check-lists se déroulent. Avant mise en route, briefings, mise en route. Et bientôt nous roulons. Je fais mon briefing décollage
    parfaitement bien, ou plutôt très scolairement, en récitant les vitesses, décrivant les trajectoires, comme indiquées sur le carton, sans réaliser vraiment ce que tout cela implique.
    Nous voilà en bout de piste de décollage, prêts (du moins je crois) et autorisés.
    « -- Parée ? demande encore le captain.
    – Parée ! »
    Je réponds bravement, ayant revu les séquences par mille fois dans ma tête. Le captain aligne l’avion puis me regarde et me donne les commandes.
    « A toi ! »
    J’avance les manettes de poussée, appuie sur le bouton TOGA pour engager l’auto-manette, puis laisse les manettes au captain dont c’est la responsabilité. L’avion pousse au maximum. Quelle puissance ! Il avale la piste à grande vitesse et je regarde impressionnée les bandes blanches défiler sous son nez. Tous mes yeux sont dehors car je suis le PF et j’attends l’annonce de mon captain pour les vitesses :
    « V1 ! annonce-t-il tout en lâchant les manettes de poussée.*
    – VR » continue-t-il
    Je tire alors sur le manche car c’est la vitesse de décollage. Mais rien ne se passe !
    Il annonce encore « VR ! Tire ! » Je tire encore, mais l’avion reste sur collé sur le sol, je ne comprends rien, le captain répète encore « Tire ! » et finalement, tire sur le manche avec moi et avec force ! Alors enfin l’avion lève son nez, reste un bref instant le nez en l’air et les pattes au sol, puis comme un lourd pélican, décolle…
    Que s’est-il donc passé ?
    Restant concentrés sur le moment présent, voire les secondes à venir, nous laissons de côté cet incident pour moi incompréhensible et gérons le vol. Le captain a déjà rentré le train sans que j’aie eu le temps de lui demander, puis j’arrive à rattraper les séquences : réduction de la poussée, accélération de vitesse, rentrée des volets, mise de l’avion sur sa trajectoire de départ, et enclenchement du pilote automatique qui me libère un peu. Ouf ! Tout est fait. Nous sommes en l’air, en montée vers les cieux du Pacifique.
    Mais que s’est-il donc passé ? Je n’ai encore pas compris pourquoi
    l’avion n’a pas décollé avec moi.
    Alors mon captain m’explique simplement qu’aujourd’hui l’avion est à sa masse maxi décollage, autour de cinquante six tonnes ; et au simulateur, que l’on programme cinquante six tonnes ou quarante cinq tonnes, le ressenti au manche ou l’effort demandé par le pilote ne changent pas ; donc je n’avais jamais pu vraiment prendre conscience de la différence de comportement de l’avion en fonction de sa masse. Et même si sur le papier c’est évident, c’est bien autre chose de le vivre ! En fait il fallait tirer très fort, très très fort pour lever le nez du bel avion ! Je ne suis plus sur le Twin-Otter qui décolle sur une pression du petit doigt !
    Quelle aventure !
    Je suis déjà toute perturbée de cette première expérience qui aurait pu être dangereuse, car ayant consommé beaucoup de piste, nos marges de franchissement d’obstacles durant la montée initiale étaient réduites. Heureusement il faisait grand beau, CAVOK*, « ciel et visibilité OK », et aussi, le captain instructeur veillait.
    Du reste, c’est à cela que serviront mes cinq cents premières heures sur le Boeing : à apprendre l’avion, son pilotage, son comportement en vrai, en vol et en ligne. Cette phase d’apprentissage s’appelle d’ailleurs « adaptation en ligne » et est obligatoirement effectuée avec un
    commandant de bord qui est aussi instructeur. Rien de plus normal, donc, que de faire des erreurs qui sont la base de l’apprentissage. Et cette fois, Dieu merci, mes instructeurs seront des pilotes normaux et non des tyrans psychopathescomme celui de l’école.

    Je n’ai plus grand souvenir de ce vol retour, à part cedécollage pour le moins tendu. Je ne me suis guère décontractée, révisant à chaque instant ce qui allait se passer dans les instants suivants ; car dans un avion qui file à plus de huit cents kilomètres à l’heure, le maître mot, c’est l’anticipation : il faut toujours être devant l’avion sinon, on court derrière et on ne comprend plus rien ; tout va très vite, très, très vite.
    Bien sûr avec l’expérience, je pourrai anticiper tout en étant détendue. Mais pour le moment mon expérience sur le Boeing est minuscule : juste trois heures dont un décollage tétanisant.

    Durant les mois à venir je continue donc à travailler sans relâche, à étudier les livres de l’avion, les performances, les caractéristiques, et aussi les lignes de la compagnie, les routes, les moyens radio, les approches, les trajectoires, bref, tout ce qui est à connaître pour être une bonne pilote.
    Je suis toujours hébergée par la jeune maman et ses deux enfants ; de temps à autres, un copilote plus expérimenté que moi, vient m’aider dans mes études en me faisant partager son expérience. En dehors de ça, je ne fais pas grand chose si ce n’est nager dans la mer le matin tôt ; je garde pour plus tard mon désir d’exploration de cette île immense qui semble receler plein de trésors, car au bout des cinq cents heures que dure l’adaptation en ligne, il y a un test à l’issue duquel, si tout va bien, on est « lâché en ligne » : on peut voler avec les autres commandants de la compagnie qui ne sont pas nécessairement instructeurs.

    Enfin le jour du test arrive : c’est un vol sur Tahiti, qui se passe bien et même très bien. Je me sens, sinon à l’aise, du moins plus détendue qu’au début, capable d’apprécier un petit déjeuner pris dans le cockpit en survolant les îles merveilleuses du Pacifique…
    Je suis donc « lâchée en Ligne » ; c’est une étape de plus, et je vais à présent faire connaissance avec les autres commandants de la compagnie, que j’ai parfois rencontrés lors d’une réunion ou au bureau des Ops. De nouvelles découvertes s’annoncent qu’il me tarde de vivre…

    La vie de rêve du petit guerrier

    Air Calin est une toute petite compagnie à cette époque (1998) et ne possède qu’un seul avion, notre petit Boeing 737. Donc bien sûr le nombre des pilotes est à l’avenant : je crois que nous sommes une douzaine au total, copilotes et commandants ; malgré tout, le réseau de la compagnie est très étendu et nous avons ce privilège de faire voler l’avion vers la Nouvelle Zélande (Auckland, Wellington), vers l’Australie (Sydney, Melbourne, Brisbane), les Iles du Vanuatu (Port Vila), les Iles de Tahiti (Papeete, par Wallis) et parfois d’autres destinations comme les îles Fidji.
    À part le saut de puce vers Port Vila, ce sont des vols moyen et long courrier pour le Tahiti et du fait qu’il n’y a qu’un seul avion, lorsqu’un équipage vole, les autres se reposent. Comble du paradis : l’un des équipages passe même une semaine à Tahiti pour attendre le retour de
    l’avion !

    Une vie de rêve commence alors pour moi ; je vole sur le Boeing, au dessus du Pacifique, entre l’Australie et Tahiti, à un rythme qui me permet de découvrir cette région plus que splendide… Je me sens réellement bénie…
    Lorsque mon hôte et ses enfants s’envolent finalement vers la France, j’emménage dans une petite maison sur la côte, non loin de Nouméa et tout près de l’océan Pacifique : unemaisonnette avec un jardin, des meubles que je trouve à droite à gauche : je m’installe. Je me sens vraiment bien. Je fais du vélo, je marche sur la plage, nage dans l’océan, randonne à pieds dans les montagnes ou à bicyclette vers la côte Est… Les paysages de cette île sont grandioses, les montagnes majestueuses, et les immensités désertiques captivent mon imaginaire au plus haut point…
    Je me donne aussi beaucoup de challenges sportifs qui prennent la suite des challenges professionnels. Mon corps est à nouveau en forme, alors je le pousse à fond : je grimpe des côtes raides sur la première vitesse du vélo en transpirant sous le soleil impitoyable réverbéré par le sable blanc, tout en observant de temps à autre le sommet visé :
    « J’y arriverai ! Je suis un Guerrier ! »
    C’est cela mon leitmotiv « Je suis un guerrier »
    J’avais décidé d’être pilote, je suis devenue pilote.
    J’avais décidé d’être Pilote de Boeing, me voilà Pilote de Boeing. Oui ! Je suis un guerrier !
    Un guerrier qui, depuis la Guyane, depuis que se répètent tant et tant de souffrances amoureuses, depuis qu’il vit tant et tant de séparations douloureuses a aussi imprimé dans sa tête une phrase sankalpa* qui lui donne de la force :
    « Transformer la douleur du passé en énergie destrésors acquis pour aller de l’avant. »
    Car j’ai découvert ainsi une sorte de cercle vertueux qui, alimenté par un effort constant de pensée positive, s’auto engendre. Et ça marche ; du moins dans une certaine mesure, car ça me sauve de la dépression totale.

    En fait, ai-je vraiment « décidé » tout cela, devenir pilote, puis pilote de Boeing ? Je me le demande bien. Je croyais aussi avoir décidé de vivre tranquillement avec l’amour de ma vie, et je n’ai plus rien compris quand tout a basculé. Les interrogations passent par flashs, mais je ne m’y arrête pas encore. Le temps en Calédonie n’est pas à la métaphysique, ni à la sagesse. Je découvre que je suis dans mon élément de voyageuse, avide d’aventures, de découvertes, de nouveaux paysages, et même s’il y a un grand vide dans mon coeur, je le remplis par mille activités dans la gigantesque et puissante nature de l’île. Avec les amis pilotes et leurs familles, nous faisons aussi quelques sorties en mer ; c’est l’occasion de faire mieux connaissance grâce à une sympathique convivialité mais aussi pour moi de sentir ma cruelle différence : cette solitude qui commence à devenir malgré tous mes efforts, lourde, et souvent douloureuse.
    Le contact n’a pas été rompu totalement avec le champion-entraîneur volant de Kung Fu et lors d’un entraînement que son équipe vient effectuer entre Sydney et Nouméa, nous allons même nous revoir. Mieux, je me suis
    arrangée pour ramener mon héros depuis Sydney vers Nouméa, dans mon avion, en lui laissant partager les joies du cockpit. Je ne suis pas peu fière, et toujours amoureuse… du moins je me le fais croire. Mais cette fois, point de dérapage, Monsieur le Champion restera imperturbable et moi toute perturbée !

    Je ne comprends toujours rien à ces relations amoureuses qui se ressemblent toutes : toujours des hommes inaccessibles, impossibles, pas libres, mariés… et moi je souffre… La solitude semble m’emporter sur ses ailes comme l’avion, toujours plus loin, toujours plus haut et je me sens toujours plus seule. Parfois j’en prends cruellement conscience alors je questionne les étoiles, mes fidèles amies.
    Mais les réponses n’arrivent pas encore…

    Je déménage.
    Cette fois je m’isole vraiment : Bouraké, c’est un petit village proche de l’aéroport. Mais je ne suis même pas au village, j’ai trouvé une maison encore plus isolée, loin, très loin, tout au bord de l’océan, au bout de l’île, tout au bout du bout du monde. Seule, je suis complètement seule ; il n’y a rien ni personne ici que les oiseaux et la mer.
    Que les oiseaux et la mer.
    Je vais à l’aéroport avec mon auto et rentre dans ma retraite après les vols. Peu de visiteurs viendront si loin pour me voir et j’irai très peu souvent à Nouméa qui ne m’a jamais attirée. Petite ville de riches colons aux intérêts très superficiels, elle fait se côtoyer néanmoins une population
    très variée, pas toujours en bonne harmonie.
    Il y a les Caldoches, Français immigrés en Calédonie depuis plusieurs générations, les « Zoreilles », Français qui comme moi sont de passage pour quelques semaines, mois, années, et puis les Kanaks, les habitants indigènes de l’île, qui vivent là depuis toujours ; ils sont rares à Nouméa, préférant garder leurs traditions encore vivantes dans les villages des
    montagnes. Le peu de contact que j’ai avec les populations révèle à mes yeux beaucoup de rivalités, de relations de pouvoir, de ségrégation, voire de racisme ou colonialisme ; la politique à cette époque est encore un sujet très délicat, suscitant passions, révoltes, colères, oppositions.
    L’indépendance est sur la sellette, on questionne : « Dans dix ans ? ». Des votes, des manifestations prennent place de ci de là, dont j’entends vaguement parler comme au travers d’un filtre, car de toutes façons cela ne m’intéresse pas. De plus le temps ne me sera pas donné pour approfondir ces découvertes, comme on le verra bientôt…
    Au milieu de tout cela, petite zoreille en contrat avec Air Calin, je profite de la vie avec la nature et mon avion ; parfois je continue le tai-chi à Nouméa, mais le plus souvent je reste seule sur la plage où je passe le plus clair de mon temps à marcher près de l’océan, du ciel, des oiseaux, et, en symbiose avec l’univers et le cosmos, j’appelle des réponses non encore révélées à mes questions lancinantes…

    Au fil des vols sur le fabuleux réseau d’Air Calin, je fais un peu plus connaissance avec les autres pilotes, et équipages de cabine. Une chose m’interpelle rapidement : c’est lorsque la plupart des pilotes me confient qu’ils ont presque du mal à finir le mois avec leur salaire ; alors que de mon côté, je leur exprime ma stupéfaction de gagner tant d’argent en faisant un métier que j’adore, qui plus est dans un environnement et des conditions réellement paradisiaques… Ne se rendent-ils pas compte de leur
    chance ? Je ne sais. Mais lorsqu’ils me disent…
    « Tu verras, cela t’arrivera aussi, tu auras du mal à joindre les deux bouts, la vie est si chère ici… » je comprends que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde… Eux parlent de safari au Kenya, de vacances à Hawaï, de moto de course Ducati dernier cri, d’hôtels resorts cinq étoiles ou plus… alors que je suis contente avec ma petite chaine Hifi, de la bonne musique, et mon vélo. Le reste me semble indécent, mais bien sûr, chacun ses choix, chacun sa vie. Pour moi, les plaisirs de luxe sont comme la glace à la vanille : quand c’est fini, on en veut encore ; ce sont des plaisirs superficiels, éphémères et sans fin qui ne rendent jamais heureux totalement. Ce n’est pas ce que je cherche, je le sais depuis le début,
    même si je ne sais pas encore ce que je cherche.

    Ainsi la vie continue en Calédonie. J’ai même la visite de mes parents. Grâce à un billet offert par Air Calin, ils voyagent en première classe, bichonnés par les hôtesses, et arrivent sur le Caillou, enchantés. J’arrive à négocier un planning qui me permet de passer du temps avec eux, tout en assurant les vols, auxquels je les fais même participer !
    Ainsi, je les retrouve à Tahiti pour quelques promenades dans la grande nature de l’île, et surtout ils effectuent un vol aller-retour Sydney avec moi comme copilote ! Ces grands moments partagés sont encore dans nos coeurs… Surtout le vol sur Sydney : Maman fait l’aller avec nous dans le poste de pilotage, et papa fait le retour. Comme je suis fière ! Enfin ils voient ma vie ! Enfin ils voient que, toute inconsciente ou idéaliste que je paraisse, je peux être aussi une bonne pilote de Boeing 737 !
    Je me rappelle encore aujourd’hui le sourire satisfait de papa assis tranquillement et silencieusement dans le cockpit, sur le siège du milieu, alors que nous roulions sur le parking immense de l’aéroport de Sydney ; et cette vision presque irréelle offerte à nos yeux incrédules : nous sommes postés à mi-piste, parés pour notre décollage et nous entendons qu’un Boeing 747 (le gros Jumbo) s’apprête à décoller sur la même piste, depuis son extrémité. Aussi nous maintenons position. Nous distinguons le gros avion, là-bas au bout lointain de la très longue piste. Je fais signe à papa de regarder attentivement. Le géant roule au loin et prend de la vitesse, grossissant rapidement. Et bientôt ce spectacle rare nous est offert : le géant avion devient oiseau sous nos yeux ; à quelques mètres de nous, son nez se lève, ses pattes133 roues multiples décollent du sol et se lâchent en vibrant, ses ailes gigantesques ondulent, battent l’air, dansent au rythme de l’envol, et, dans une légèreté qui nous laisse ébahis, l’oiseau décolle, s’envole… Je me tourne pour voir papa.
    Une petite larme perle au bord de ses yeux. C’est pareil pour moi. Émotion forte. C’était inimaginablement beau.
    Après les quelques minutes nécessaires à la disparition des ondes de  turbulence, c’est notre tour de décoller. C’est moi qui pilote et je suis très fière que mon papa me regarde.
    Ce sera encore l’occasion d’une petite larme au bord de ses yeux !

    Outre les vols, mes parents visitent aussi Sydney et participent à une soirée mondaine avec les pilotes et leurs familles, célébrant l’anniversaire d’un des collègues. Cette jolie fête conclue leur séjour qui reste dans nos mémoires comme inoubliable.

    Puis la vie sur le caillou continue. Les vols, le vélo, la plage, la natation, et la solitude. Il y a bien un captain qui me plaît mais évidemment il n’est pas libre. Pourquoi est-ce que je ne rencontre pas un autre amour ? Pourquoi les hommes qui m’attirent sont-ils tous impossibles ? Pourquoi les hommes que j’attire, ne m’intéressent-ils pas ?
    Ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent, relativement basiques, et je n’ai toujours pas de réponse…

    Parfois ce sont mes comportements qui me font peur : un jour je crie après un ami copilote parce qu’il propose une sortie au restaurant à tout l’équipage, et ça ne me plaît pas.
    Je vois alors une colère rageuse sortir de moi sans que je puisse l’arrêter ; elle éclabousse tout le monde avec des cris, et envoie comme un venin que je ne peux pas rattraper ; comme lorsque j’avais crié après Antoine. Je me hais, je me sens démon…
    Bien qu’ayant été m’excuser auprès du copilote, cela n’a pas ôté l’amertume, ni en moi, ni en l’ami ; quelque chose s’est brisé ; il faut que je change, ce comportement est intolérable, insupportable ; mais comment faire ?

    Vous avez dit Yoga ?

    Bientôt, je me sens à bout de ressources pour combler le vide de ma vie ; ni les vols fascinants, ni les challenges sportifs n’arrivent à faire disparaître le malaise de cette solitude qui me colle à la peau comme une glu. Je recommence à sentir des maux dans le corps. Du reste, il y a eu cette douleur étrange dans un oeil, lors du vol d’observation que j’ai dû effectuer avant mon tout premier vol comme copilote. Était-ce un signe ?
    J’étais entrée dans le cockpit pour voir, pour observer, puisque c’était mon devoir. Et comme si une épée avait été lancée dans mon oeil droit, j’ai reçu une douleur aiguë venant d’un rayon de soleil perçant le bord de mes lunettes et pénétrant jusqu’à l’intérieur de ma tête. J’ai eu un mal terrible durant tout le vol, mais je n’ai rien dit à personne, par peur des médecins, et surtout par peur de rater mon début sur le Boeing. Heureusement cela ne s’est guère reproduit par la suite, ou alors bien plus tard…

    A cette époque, fin 1998, j’ai des tensions partout dans le dos, surtout dans la nuque. Je vais voir un ostéopathe très compétent qui me dit qu’il ne peut rien faire tant je suis tendue :
    « Il faudrait surtout que vous vous détendiez… » me dit-il.
    Que je me détende ? Je ne sais pas ce que ce mot veut dire. Cela me semble profondément ennuyeux et ne servir à rien. Pourtant j’ai mal à un tel point que lorsque je me retrouve au simulateur à Melbourne, je ne peux plus tenir le manche. Alors je commence à penser que peut-être la détente pourrait m’être utile… L’ostéopathe m’envoie chez une jeune femme kinésithérapeute, Annie, qui pratique une méthode spéciale dite Mézière. Voyons.
    Nous sympathisons rapidement et elle m’aide grandement à soulager mes douleurs. Elle me fait aussi prendre conscience devant un miroir d’un gigantesque déséquilibre dans mon corps ; c’est flagrant : mon bras droit est gros et musclé comme celui de Popeye, tandis que le gauche est malingre comme celui d’Olive. Je prends peur ; que m’est-il donc arrivé ? Qu’ai-je fait pour en arriver à ce point ?
    Sans écouter ni mon ami l’Arbre Ceiba Pentendra ni mes amies de Guyane, qui m’avaient conseillé de me « modérer »… j’ai continué les sports à outrance, j’ai poussé le corps dans des challenges toujours plus tendus… mais pourquoi ? pourquoi donc ? pourquoi suis-je incapable de ralentir ? Quel est ce feu qui me pousse hors de mes limites, sans aucune raison ni sagesse ?
    Je ne sais pas, et ne me pose même pas toutes ces questions. Pour moi ces désordres sont uniquement physiques et n’ont rien à voir avec mes états d’âme. Et lorsqu’Annie me suggère d’essayer le yoga, je la regarde
    ahurie et déçue :
    « Ah non ! Pas le yoga ! C’est trop ennuyeux ! Ça ne bouge pas et ça ne sert à rien ! »
    Elle insiste gentiment, disant que le yoga a grandement soulagé les douleurs de nuque de son mari.
    « Ah bon ? Vraiment ? Tu es sûre ?
    – Oui oui, vraiment, tu devrais essayer ! »
    Bon. Elle me donne une adresse ; c’est tout près, un cours de Yoga Iyengar. Je ne sais pas du tout ce que c’est, mais allons, je vais tenter. Une séance : des outils partout, coussins, briques, ceintures, crochets. « Oh là là c’est quoi tout ça ? ». La séance se déroule sans que je voie le temps passer. J’en voudrais encore, c’est trop bon ! J’y retourne
    donc chaque semaine. Des douleurs de sciatique se réveillent et se soulagent, les articulations jouent, se tendent et se détendent, les muscles s’étirent en tous sens, tête en haut, tête en bas… ah bonheur, je me sens renaître, je re découvre mon corps, et commence à y sentir une dimension
    cachée…

    Le rêve qui s’écroule.

    Mais côté professionnel tout change très vite. Bien que le chef pilote ainsi que les autres commandants apprécient mon travail, au point que l’on parle d’embauche définitive pour moi, un ami captain me conseille un jour d’aller aux nouvelles car, dit-il des rumeurs courent… mon contrat pourrait ne pas être renouvelé…
    « Va voir le chef pilote pour être sûre de ta situation, me conseille-t-il
    – Ah ça, bien sûr ça n’est pas possible puisqu’ils ont besoin de moi, c’est sûrement une fausse rumeur… » répondis-je sans me soucier mais tout de même avec l’intention d’éclaircir la situation.

    Je vais donc sans tarder voir le chef pilote. Son bureau est couvert de dossier et il a la tête dedans.
    J’arrive comme une fleur, tranquille, lui demandant gentiment et poliment de me dire ce qu’il en est de mon contrat, car j’ai entendu des bruits. Alors, il lève vaguement la tête, et me dit de derrière ses lunettes :
    « Oui, c’est vrai, ton contrat ne sera pas renouvelé, il te reste trois mois à voler ici. »
    Le ton est sec, brut, neutre, sans une nuance de chaleur ou de gentillesse. Il replonge aussitôt la tête dans ses dossiers. Je reste coite. Une boule d’émotion me serre la gorge et m’empêche de parler. Difficilement j’arrive quand même à articuler :
    « Mais, mais, c’est vrai ? C’est sérieux ? Que se passe-til? Qu’ai-je donc fait de mal ? »
     on chef lève à nouveau la tête, visiblement dérangé
    dans son travail, et me répond laconiquement cette phrase qui me stupéfait:
    « Tu n’es pas assez féminine. »
    Ah, ça c’est la meilleure ! Non seulement mon coeur se brise en mille morceaux de voir mon paradis s’écrouler, mais en plus, cette réflexion stupide, sidérante et injuste déclenche une colère dont je ne maîtrise bientôt plus les effets.
    Mon chef pilote ayant enfin posé ses stylos et lunettes me regarde à présent droit dans les yeux et continue en disant :
    «Tu ne te maquilles pas, ton uniforme n’est pas net, tes ongles ne sont pas peints. »
    Je ne peux plus répondre. Mon corps est bloqué et comme habité par quelque chose d’autre que moi. Une telle injustice réveille le dragon de la colère. Je me lève sans dire un mot avant d’exploser en sanglots au passage de la porte.
    Je traverse les corridors, les halls, vite, vite, vers la sortie ; les larmes coulent déjà à flot, exubérantes, tout mon corps est secoué de sanglots ; vite, retrouver mon auto, vite, ouvrir la porte, démarrer, rouler, pleurer, et enfin, m’arrêter.

    L’endroit est calme, au pied d’une montagne déserte, une rivière coule, rassurante ; il n’y a personne. Alors je peux laisser mon corps vider sa peine, en envoyant des hurlements aux montagnes, des cris de douleurs à la rivière, face à une telle injustice, face à tant de stupidité…
    Enfin suis-je payée pour piloter un avion ou pour faire un défilé de mode ?
    Il me renvoie de Calédonie pour ça ? Mais comment est-ce possible ?
    Je reste longtemps, très longtemps à pleurer ainsi, à crier, à me vider, sans voir le temps passer.
    Lorsque le calme revient, j’ai repris mes esprits et mes forces. Ça n’est pas possible. On ne peut pas renvoyer un pilote, même femme, sur de tels motifs. Je vais demander des explications.

    Ainsi je prends conseil auprès du grand sage des commandants de bord, Honoré. Un commandant exemplaire devenu aussi un ami, ainsi que toute sa famille qui est une vraie tribu. Je les admire et même les envie. Sa femme est du Vanuatu, ils ont de nombreux enfants dont plusieurs sont adoptés, leur maison est en perpétuel mouvement, toujours pleine de vie. Et qui plus est, cet homme est constamment en train d’aider ceux qui ont besoin, parfois des réfugiés, parfois des Kanaks, selon les situations.
    Un grand coeur donc, à qui j’annonce la nouvelledéconcertante. Au delà de sa compassion spontanée, ilpartage mon opinion :
    « Ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas te renvoyerpour un tel motif. Il faut en savoir plus, demander des explications. Nous t’aiderons, nous te supporterons ! » me dit-il avec un enthousiasme qui me remplit de joie et me redonne des forces.

    C’est le début de trois mois de marathon. Une course dans les dédales administratifs d’Air Calin pour connaître la vérité. La plupart des pilotes sont avec moi, un vrai mouvement de soutien s’est spontanément créé. Je fais appel aux prud’hommes qui, après bien des recherches, finissent par confirmer qu’il est de mon droit de continuer à voler à Air Calin, vu que mon contrat stipule que je peux rester dans la compagnie tant que celle-ci aura besoin de pilotes. Or Air Calin a besoin de pilotes. Alors, quelle est la
    raison cachée à ce brusque renvoi ?
    Je demande un rendez-vous avec le grand patron de la compagnie. Mon ami Honoré, captain-à-la-tribu m’accompagne. Et là enfin, nous obtenons la vérité :
    Oui, Air Calin a besoin de pilotes. Oui, j’aurais dû voir mon contrat être renouvelé car on n’a rien à me reprocher, bien au contraire. Mais, Air Calin a aussi besoin de financement. Et pour recevoir de l’argent du gouvernement
    calédonien les autorités ont posé une condition péremptoire : embaucher un pilote local. Or moi, je suis Zoreille ! C’est tout simple…
    Et le président conclut en disant :
    « Vous pouvez tout à fait nous poursuivre au tribunal, vous gagnerez à coup sûr car nous n’avons pas le droit de vous renvoyer ainsi. Vous pouvez faire ce choix. »
    A quoi je réponds sans hésiter :
    « Non, monsieur le président, ça n’est pas mon but. Je suis venue vous voir pour connaître la vérité. Vous me l’avez dite et je vous en remercie très sincèrement. Je comprends que suis dans mon droit, seul cela compte ; le reste, les poursuites, la justice, tout cela ne m’intéresse pas. Je préfère
    voler. »
    Fin de cette aventure.

    Durant mes derniers jours en Calédonie, je trouve un emploi en interim comme copilote Boeing 737 à Air Austral sur l’île de la Réunion. Et, alors que mon employeur me demande la raison de mon départ d’Air Calin, j’explique tout de go ce qui s’est passé, le renvoi injuste et illégal, ne trouvant ses raisons que dans la situation politique du pays.
    « Très bien, me dit-elle, Je vous remercie de m’avoir dit la vérité. Le patron d’Air Austral est très ami avec le président d’Air Calin et avait déjà eu vent de ce mouvement autour de vous. Il sera satisfait de voir que tout concorde. Merci de votre sincérité. »
    À ce moment-là, je comprends que j’ai eu raison de ne pas poursuivre Air Calin en justice. Même si c’était mon droit, cela m’aurait probablement fermé les portes de l’aviation qui est un petit monde où tout se sait très vite.
    Or ce que je veux, moi, c’est voler, pas me bagarrer avec des lois ni amasser des millions ; être dans le ciel et voler. Alors, c’est un départ déchirant, baigné par des flots de larmes dans l’avion qui décolle de Tontouta vers Paris. Triste et profondément déçue, j’ai quand même une satisfaction : celle d’être en paix avec moi-même. Je n’ai rien fait de mal. Je suis simplement victime d’une injustice.
    Je ne sais toujours pas voir la bénédiction qu’il y a en toute chose, surtout dans les épreuves douloureuses. Il me faudra encore du temps pour cela. Alors je pleure, c’est tout.

    Heureusement, j’ai commencé le yoga.
     

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    Bientôt la suite ... les aventures sur l'île de la Réunion... et la caverne d'Ali Baba avec une autre cabane étonnante !!

     

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    « Aventures d'une pilote yogini... chapitre 6

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