• Ici les articles publiés dans divers revues et journaux, avec le lien vous permettant d'y avoir accès;

    Bonne lecture!

     


     

    Karma Yoga, l'expérience;

    Dans le journal Yoganet, portail francophone du yoga;

    Un jour à la ferme Yunus Emre, une tentative d'explication de ce qu'est le Karma Yoga. C'était avant l'incendie, avec une  étudiante yogini.

    Tu vois, imaginons, je construis cette cuisine, je vais y mettre tout mon coeur, et mes talents, mes compétences, afin que la cuisine remplisse au mieux son rôle et ses fonctions, en plus si elle est jolie, c'est encore mieux !Alors ensuite, imaginons que Guru arrive, le Maître Spirituel, et en regardant cette cuisine, dise :

    - Ah c'est très bien cette cuisine, c'est parfait !
    Bien sûr je me réjouirais.

    Et il pourrait dire aussi :
    - Bon, détruisez cette cuisine tout de suite
    Et bien...., je devrais pouvoir me réjouir aussi !!!

                                                             Pour la suite... suivez le lien .... http://www.yoganet.fr/blog/karma-experience-58.html


     

     

    Relation Guru Disciple, l'expérience personnelle:

    Dans le journal Yoganet, portail francophone du yoga;

    Je suis arrivée au yoga par accident si l'on peut dire, lorsque, la quarantaine approchant, ayant pratiqué moult sports à haute intensité, toutes les articulations de mon corps deviennent si douloureuses que je ne peux même plus nager ...Une kinésithérapeute un peu large d'esprit me conseille alors amicalement mais fermement d'essayer cette discipline qui avait, me dit-elle, soulagé grandement les douleurs de dos de son mari.
    Auparavant, plus d'une fois ma vie avait croisé le yoga, soit dans un livre, soit par un lieu; mais la vue de ces gens immobiles, assis sans rien faire, ou bien couchés dans une position qui en plus s'appelle le « cadavre » n'a fait que déclencher en moi rejet et fuite… « ah non alors !! pas pour moi ! »

     Pour la suite... suivez le lien:  http://www.yoganet.fr/blog/spiritualite-61.html

     


     

    Yoga et Religion

    Dans le journal Yoganet, portail francophone du yoga;

    YOGA ET RELIGION Ce texte arrive en réponse a de si nombreuses questions – exprimées ou non- que l'on rencontre auprès des débutants en yoga ou de ceux qui, bien qu'intéressés par le yoga semblent retenus par une légère crainte ou bien de ceux qui intéressés par les sujets philosophico- religieux font si souvent l'amalgame, la confusion….

    Par exemple : Est ce que le yoga est une religion?  Est ce que je vais perdre ma religion en faisant du yoga? Va-t-on me laver le cerveau avec d'autres idées qui ne m'appartiennent pas si je fais du yoga? Si je ne crois en rien, est ce que le yoga va me forcer a croire a quelque dieu mystique? Que sont donc ces pratiques bizarres avec des chants, du feu, des peintures sur la tête ?

     Pour la suite... suivez le lien:   http://www.yoganet.fr/blog/yoga-religion-49.html


     

     

     

     

     

     


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  • 7. NOUVELLE CALEDONIE, le Pacifique et l’Australie en Boeing 737…

    Adaptation en Ligne, mon premier vol en Boeing

    Une fois le contrat reçu, signé et renvoyé, je fais mes valises, dis au revoir à mes amis les arbres, à ma maison, et me rends sur Lyon pour l’étape famille. C’est très tendu.
    Mon départ, une fois de plus, n’est ni compris ni accepté.
    Sur le quai de la gare, la scène prend une tournure d’adieux déchirants pour ma mère. De mon côté c’est tout le contraire : comme si un aimant puissant m’attirait, rien ne m’arrête. Je monte dans le train pour Paris avec le sentiment euphorique d’une grisante liberté. Mon billet d’avion bien réel m’attend au comptoir Air Calin de Roissy et bientôt je suis en vol pour rejoindre l’autre bout de la terre… Un grand changement toutefois : je ne pleure pas !

    L’arrivée sur la Calédonie nous fait survoler une île tout en longueur et en rochers, comme un caillou sur l’océan. D’ailleurs on l’appelle justement « le Caillou ». Mais ses montagnes sont éventrées par ce qui me semble être des carrières. Cela me sera confirmé, des carrières de nickel, la principale ressource économique du Caillou. Il me semble voir la Terre Mère, ouverte et massacrée sans respect et jusqu’à épuisement. Mais je suis trop exaltée à l’approche de ma nouvelle vie pour me laisser emporter par des pensées négatives.

    Nouméa ; Tontouta aéroport : c’est un copilote d’Air Calin, Roger, qui m’accueille et m’explique du même coup le tour de magie qui me vaut d’être ici. Nous avions tous deux postulé auprès d’une compagnie parisienne ; moi, dans l’espoir d’obtenir un premier poste sur Boeing, lui poussé par le désir de rentrer en France avec sa petite famille. La compagnie en question ayant accepté sa candidature, a transmis la mienne à Air Calin afin que départ de Roger n’affecte pas l’effectif de la compagnie Calédonienne. Ainsi, je me retrouve sur le Caillou en ayant postulé uniquement en France, grâce à une histoire abracadabrante que je n’aurais pu jamais imaginer. J’ai le sentiment que la Grande Vie m’offre la réalisation d’un rêve que je n’osais même pas formuler, comme si un charme opérait dans les coulisses de ma vie…
    Roger est parti, et c’est dans sa maison que je suis hébergée afin de tenir compagnie à sa petite famille qui tremble de peur à cause de l’absence du papa. Je fais ce que je peux pour les aider, tout en découvrant peu à peu mon nouvel environnement, mais à vrai dire, rien d’autre ne m’intéresse que mon petit avion, le Boeing 737 sur lequel je vais bientôt voler, en vrai, avec des passagers.
    Cependant, il faut encore étudier ; c’est ainsi lorsqu’on entre dans une compagnie : non seulement faut-il passer par moult formalités administratives, visites, présentations, essais de l’uniforme, mais aussi l’étude des procédures compagnie est-elle obligatoire ; tirées des réglementations internationales et adaptées aux spécificités locales, ces procédures sont consignées dans le « Manex* », ou manuel d’exploitation, qui devient rapidement mon livre de travail principal avec celui des « SOPs*» ou Standart Operating Procedures, qui rassemblent toutes les actions que doit faire un équipage de pilotes durant un vol complet, c’est-à-dire depuis la préparation du vol au bureau des opérations, jusqu’au retour de l’avion au parking. Les SOP comprennent aussi les procédures non normales de pannes et d’urgences. Autant dire que les SOP et le MANEX sont un gros morceau de connaissances à dévorer coûte que coûte avant de pouvoir monter dans l’avion à la place tant convoitée de copilote !
    Après un contrôle théorique réussi, je m’envole vers Melbourne avec mon chef pilote et un autre commandant pour recevoir un entraînement intensif sur simulateur, afin d’assimiler parfaitement les « SOPs », entraînement qui est clôturé par un test.
    J’ai bien travaillé : mon test est bon, même excellent, dit mon chef pilote et instructeur.
    « Bien sûr, tu manques d’expérience sur le Boeing, et pour cause, une heure, ça n’est pas grand chose ! Mais, tu as un fort potentiel » insiste-t-il.
    Je suis heureuse, et après les séances intenses au simulateur, je peux me détendre et apprécier la beauté cette grande ville, Melbourne, ainsi que le luxe raffiné de notre hôtel à multiples étoiles. Ah… je me sens vraiment bien dans mon nouveau métier qui me permet de m’épanouir en m’offrant tout ce que j’aime : il demande un gros travail intellectuel et technique, certes, mais toujours pratique, appliqué et vécu dans une réalité tangible entre ciel et terre. Rien ne reste abstrait, tout est concret, tout est expérience.
    Et puis voler, c’est aussi l’ouverture sur l’incomparable espace de l’univers, la planète terre, les étoiles, le soleil, la lune, et dans cet espace, je vais devenir le témoin privilégiéde spectacles époustouflants, apprécier à un degré ultime lesbeautés de la planète vue d’en haut, la danse des étoiles, des jours et des nuits, les levers de soleil et de lune, les couleurs,
    les lumières… Ah, la féerie extra-ordinaire du cosmos sera toujours là, devant mes yeux et je ne me lasserai jamais d’admirer ces merveilles depuis le plus beau balcon du monde… mon cockpit de Boeing !
    C’est tout cela mon métier, et je l’adore, bien que je n’aie pas encore commencé. Mais ça y est, je suis sur le planning : cette semaine mon premier vol sur le Boeing est programmé ; avec mon instructeur et chef pilote, je vais faire le vol Nouméa-Auckland en Nouvelle-Zélande, aller-retour.
    J’ai étudié le vol dans ses moindres détails, vérifié mon uniforme sous tous ses angles et respiré bien fort lorsque la navette est venue me chercher. C’est parti.
    Je suis avec mon captain et l’équipage de cabine avec qui je ferai connaissance plus tard ; je n’ai pas assez de place dans ma tête. Nous voilà aux « Ops * », le bureau des opérations en jargon aéronautique, où les gentils agents nous ont préparé le dossier de vol : météo, nombre de pax (passagers), route, chargement etc. tout ce que nous devons savoir pour calculer cette donnée primordiale : l’emport du carburant.
    J’essaie de consulter le dossier, d’intégrer les données, mais je suis si lente… à peine ai-je le temps de reconnaître un papier que déjà il s’envole, happé par les mains d’un agent, et mon captain annonce la quantité de pétrole que nous prenons. « 10 tonnes » (chiffre virtuel)
    Quoi ? Je suis médusée ! J’en étais à peine à regarder la météo ! Tout va très vite. Très très vite.
    Nous avançons vers l’avion. Je fais la visite pré-vol, mon captain prépare le cockpit. Je me sens surexcitée de me voir ici, au pied de mon bel avion, avec toute cette activité autour, les mécaniciens, les bagagistes, les agents des opérations ; ça bouge en tous sens. J’essaie néanmoins de rester concentrée sur ma tâche : vérifier que l’avion est apte pour le vol et ainsi je peux annoncer : « Tout va bien captain ! L’avion est OK ! » en rentrant dans le cockpit.
    Et cette fois, je m’assois à droite ! Cette fois c’est moi, le copilote de l’avion ! Là encore j’essaie de rester centrée, concentrée et rapide malgré l’émotion intense… Mais c’est impossible. Tout se passe à une allure de météorite. Les papiers entrent et sortent sans que j’aie le temps de réaliser quoi que ce soit, les agents parlent, annoncent des choses auxquelles je ne comprends rien. J’arrive quand même à demander à la tour les informations nécessaires au décollage : météo, piste en service, vent. Le contrôleur ne cache pas sa surprise, ni sa curiosité en entendant une nouvelle voix, qui plus est féminine, sur la fréquence, mais je n’ai aucune disponibilité là non plus pour faire plus que ma tâche.
    Je me concentre pour préparer le petit carton de décollage sur lequel je dois inscrire, après les avoir calculées sur des abaques, les vitesses du décollage, V1, VR, V2*, et puis notre choix de volets, et surtout la trajectoire que nous suivrons en cas de panne moteur. Je m’applique. Voilà, c’est fait.
    Bien. Les passagers sont embarqués, on ferme les portes, et nous sommes parés au briefing départ. C’est mon captain qui le fait car il pilotera sur l’aller. Puis ce sont les check-lists avant mise en route et la mise en route.
    Très concentrée, je fais tout avec toute mon attention, jouant mon rôle de copilote, un peu lentement, mais je crois, très bien. Tant que nous sommes au sol, ça va encore ; mon captain peut prendre le temps de m’expliquer, ou de m’attendre. Mais à présent, les moteurs tournent et nous allons rouler…
    « Demande le roulage ! »
    Je m’exécute :
    « Air Calin 101 prêts à rouler.
    – Air Calin, oui, roulez piste 10, rappelez prêts à copier.
    – Bien reçu, on roule piste 10, Air calin 101 »
    Ça y est, on roule. L’excitation intérieure est intense, mais n’empêche pas ma concentration, elle aussi d’être intense. C’est donc mon captain qui fait l’aller, et je ferai le retour, car c’est ainsi que fonctionne un équipage.
    Alternativement, captain et copilote échangent leurs rôles techniques ; on appelle cela « la répartition des tâches » : il y a le « pilote en fonction » PF, c’est celui qui va piloter, tenir le manche, gérer la trajectoire et le pilote automatique durant tout une étape ; et il y a le « pilote non en fonction » PNF, c’est évidemment l’autre pilote ; il va assurer les communications radio, la lecture des check-lists, les papiers, le contrôle du carburant etc.
    La répartition des tâches est relativement standard mais peut varier légèrement selon les choix compagnie ; tout est défini très précisément dans les SOPs.

    Ce jour-là, à Tontouta, c’est donc mon captain qui fera le PF, et je ferai le PNF. Du moins j’essaierai.
    Briefing départ : tout en roulant, nous revoyons les vitesses du décollage, la trajectoire de départ normale, et celle anormale, au cas où une panne surviendrait. Bien.
    Check-list avant décollage. Check-list avant décollage terminée.
    « Dis qu’on est prêts. »
    Je m’exécute.
    La tour répond :
    « Air calin 101, autorisés décollage piste 10, le vent est calme.
    – On décolle piste 10, Air calin 101. »
    Cette fois, c’est vraiment parti : mon captain avance les manettes de poussée, mes yeux sont rivés sur les instruments moteur car c’est mon rôle de surveiller toute anomalie. Le captain appuie sur les boutons engageant le mode auto-manette et annonce « TOGA* ». Les manettes montent alors vers la poussée sélectionnée pour le décollage, accompagnées par la main du captain qui y restera jusqu’à la vitesse de décision, V1. Je surveille attentivement les instruments, priant intérieurement pour que rien d’anormal ne se passe. Tout va bien. Mes yeux doivent aussi vérifier les vitesses, et ainsi lorsque nous arrivons à V1 j’annonce :
    « V1 » puis
    « VR »
    Le captain tire doucement sur le manche, le nez de l’avion monte dans le ciel, je suis abasourdie… Ah… tout à mon émerveillement, j’allais oublier les annonces…
    « Vario positif ! (ça veut dire que l’avion a pris sa trajectoire de montée, il vole vers le haut)
    – Train sur rentré ! » répond le captain…
    Je rentre le train, attends de voir les trois lumières s’éteindre, signifiant que les trois roues sont bien rentrées et verrouillées puis j’annonce :
    « Train rentré et verrouillé »
    L’altimètre tourne à une vitesse vertigineuse. Déjà nous passons 1500 pieds, je dois annoncer :
    « 1500 pieds ! »
    À quoi mon captain répond :
    « Vitesse ! »
    Je place alors les indicateurs sur les vitesses correspondant à la rentrée des volets en séquence.
    « Volets 1 ! » demande le captain.
    Je rentre les volets à 1 et annonce :
    « Volets 1.
    – Volets 0 ! » continue-t-il.
    Je rentre les volets à 0 et annonce, tout en vérifiant les indicateurs,
    « Volets rentrés. »
    Le commandant alors accélère l’avion qui continue à monter comme une flèche vers l’azur, il a déjà pris le cap vers le sud, notre route vers la Nouvelle Zélande. Mise en standard* des altimètres (1013), vérification, et c’est la check-list après décollage. Puis nous voilà tranquilles pour quelques instants. Enfin du moins, voilà mon captain tranquille, car moi, je suis le nez dans les papiers, log de route, cartons, ou bien je vérifie les instruments, toujours étonnée que tout aille si bien, car heureusement ça n’est pas comme au simulateur où les pannes surgissent à chaque instant !
    Et puis bien sûr, il y a aussi la radio. Je n’arrête pas…
    Dès que nous sortons de l’espace francophone, les accents étrangers des divers contrôleurs me laissent coite, laissant leurs messages sans réponse de ma part. Mon captain doit intervenir presque tout le temps, ce qu’il fait en souriant à mes découvertes innocentes. Malgré toute ma préparation, je me sens encore très limitée. Je voudrais déjà anticiper l’arrivée car je me doute que tout va aller très vite. Mais mes bonnes intentions restent vaines et je dois calmer mon impatience ; on ne peut jamais prévoir plus en avant que ce que permettent les portées radio : il faut en effet recevoir les informations d’arrivée, météo, piste en service, vent, pour pouvoir préparer notre trajectoire.
    Enfin j’ai l’ATIS*, le message enregistré donnant précisément ces renseignements. Mais le temps que je remplisse le carton d’atterrissage avec toutes les données, que je prépare les fiches de terrain etc. le captain demande la descente. Tout se précipite dans ma tête !
    À présent, l’avion descend, et on dirait que nous allons percuter la planète à mille à l’heure, comme si nous étions dans une fusée qui redescendrait sur la terre ! Je suis très impressionnée. Mon captain fait le briefing arrivée, dans lequel il explique la trajectoire prévue de l’avion, les moyens radios etc. En l’occurrence, comme il fait beau, nous prévoyons une arrivée à vue, ouf ! Je suis un peu (beaucoup) tendue, j’essaie néanmoins de respirer calmement tout en restant prête à tout. Ma main tient le micro de communication afin de pouvoir anticiper les messages radio. L’avion va si vite ! Près de trois cents noeuds*, presque sa vitesse maximale et nous sommes accrochés dans les harnais comme des parachutistes.
    Heureusement, nous approchons de dix mille pieds, le moment de la réduction de vitesse à deux cent cinquante noeuds. Je place les phares sur ON, le rythme ralentit un peu, mais la charge de travail augmente.
    Check-list approche, messages radio, trouver le terrain, où est ce terrain ? Ah, je le vois, soulagement.
    « Terrain en vue ? questionne mon commandant de bord,
    – Oui captain !
    – Demande une approche à vue
    – Bien captain ! »
    Approche à vue approuvée. Je ne vais pas comprendre grand chose, juste suivre et admirer l’aisance de pilotage du commandant. Il me demande la sortie des volets en séquence, gère les vitesses et la trajectoire de l’avion parfaitement. Nous décrivons un large tour autour de la piste, puis arrivons en finale.
    « Train ! »
    Je sors le train, émue d’entendre le fracas de sortie des roues… en vrai !
    « Train sorti 3 vertes.
    – volets 30 ! »
    Je sors les volets à 30 ayant vérifié que la vitesse est appropriée.
    « Volets 30.
    – Check-list avant atterrissage ! »
    Je lis la check-list tout en vérifiant avec mon captain tous les éléments.
    « Check-list avant atterrissage terminée, autorisés
    atterrissage. »
    Car la tour nous avait donné le feu vert précédemment.
    Et nous atterrissons à Auckland. Rentrée des volets, roulage au parking, check-list et papiers de fin de vol. C’est la fin de ma première étape en tant que copilote PNF.
    Épuisée mais heureuse, je peux à peine prendre le temps de savourer cette
    sensation, car à présent le PF ça va être moi : je dois rester totalement centrée sur le travail qui m’attend…

    Auckland.
    Tout va encore plus vite ici. Je ne lève pas le nez de mes papiers tant la préparation du retour me demande d’attention ; étude de la trajectoire de départ, calcul des performances de l’avion, calcul des vitesses de décollage, remplissage du FMS* l’ordinateur de bord… Bien que ce travail me soit familier grâce aux entraînements en simulateur, le facteur « temps » est là et change tout : cette fois, il faut aller vite.
    Des gens entrent et sortent à chaque minute dans le cockpit, demandant ceci ou cela. Je ne sais jamais répondre sauf que je suis très occupée. Il y a les pétroliers, les nettoyeurs, l’équipage de cabine, les agents des opérations, plus aussi quelques curieux de la compagnie qui viennent voir la nouvelle pilote embauchée par Air Calin !
    Mais la nouvelle pilote n’a pas le temps de parler ! Elle n’a aucune disponibilité dans sa tête pour recevoir des visiteurs qui, heureusement comprennent vite et finissent par la laisser tranquille.
    C’est mon premier vol ! Vous vous rendez compte ?Non, personne ne peut vraiment se rendre compte, à moins d’être passé par là.

    Bientôt les passagers embarquent, le plein de l’avion est
    fini. Le captain a demandé le « maxi pétrole » car ici le carburant est moins cher qu’à Nouméa. Donc nous serons lourds. J’ai noté toutes les masses, ainsi que les vitesses associées, j’ai mis aussi les bugs (indicateurs) sur les anémomètres (indicateurs de vitesse). Mais ces chiffres ne me parlent pas, ne signifient rien pour moi, ce sont juste des chiffres, comme au simulateur.
    Prêts ? J’essaie de me sentir prête, mais c’est un peu timoré. Pourtant il faut se lancer. Les check-lists se déroulent. Avant mise en route, briefings, mise en route. Et bientôt nous roulons. Je fais mon briefing décollage
    parfaitement bien, ou plutôt très scolairement, en récitant les vitesses, décrivant les trajectoires, comme indiquées sur le carton, sans réaliser vraiment ce que tout cela implique.
    Nous voilà en bout de piste de décollage, prêts (du moins je crois) et autorisés.
    « -- Parée ? demande encore le captain.
    – Parée ! »
    Je réponds bravement, ayant revu les séquences par mille fois dans ma tête. Le captain aligne l’avion puis me regarde et me donne les commandes.
    « A toi ! »
    J’avance les manettes de poussée, appuie sur le bouton TOGA pour engager l’auto-manette, puis laisse les manettes au captain dont c’est la responsabilité. L’avion pousse au maximum. Quelle puissance ! Il avale la piste à grande vitesse et je regarde impressionnée les bandes blanches défiler sous son nez. Tous mes yeux sont dehors car je suis le PF et j’attends l’annonce de mon captain pour les vitesses :
    « V1 ! annonce-t-il tout en lâchant les manettes de poussée.*
    – VR » continue-t-il
    Je tire alors sur le manche car c’est la vitesse de décollage. Mais rien ne se passe !
    Il annonce encore « VR ! Tire ! » Je tire encore, mais l’avion reste sur collé sur le sol, je ne comprends rien, le captain répète encore « Tire ! » et finalement, tire sur le manche avec moi et avec force ! Alors enfin l’avion lève son nez, reste un bref instant le nez en l’air et les pattes au sol, puis comme un lourd pélican, décolle…
    Que s’est-il donc passé ?
    Restant concentrés sur le moment présent, voire les secondes à venir, nous laissons de côté cet incident pour moi incompréhensible et gérons le vol. Le captain a déjà rentré le train sans que j’aie eu le temps de lui demander, puis j’arrive à rattraper les séquences : réduction de la poussée, accélération de vitesse, rentrée des volets, mise de l’avion sur sa trajectoire de départ, et enclenchement du pilote automatique qui me libère un peu. Ouf ! Tout est fait. Nous sommes en l’air, en montée vers les cieux du Pacifique.
    Mais que s’est-il donc passé ? Je n’ai encore pas compris pourquoi
    l’avion n’a pas décollé avec moi.
    Alors mon captain m’explique simplement qu’aujourd’hui l’avion est à sa masse maxi décollage, autour de cinquante six tonnes ; et au simulateur, que l’on programme cinquante six tonnes ou quarante cinq tonnes, le ressenti au manche ou l’effort demandé par le pilote ne changent pas ; donc je n’avais jamais pu vraiment prendre conscience de la différence de comportement de l’avion en fonction de sa masse. Et même si sur le papier c’est évident, c’est bien autre chose de le vivre ! En fait il fallait tirer très fort, très très fort pour lever le nez du bel avion ! Je ne suis plus sur le Twin-Otter qui décolle sur une pression du petit doigt !
    Quelle aventure !
    Je suis déjà toute perturbée de cette première expérience qui aurait pu être dangereuse, car ayant consommé beaucoup de piste, nos marges de franchissement d’obstacles durant la montée initiale étaient réduites. Heureusement il faisait grand beau, CAVOK*, « ciel et visibilité OK », et aussi, le captain instructeur veillait.
    Du reste, c’est à cela que serviront mes cinq cents premières heures sur le Boeing : à apprendre l’avion, son pilotage, son comportement en vrai, en vol et en ligne. Cette phase d’apprentissage s’appelle d’ailleurs « adaptation en ligne » et est obligatoirement effectuée avec un
    commandant de bord qui est aussi instructeur. Rien de plus normal, donc, que de faire des erreurs qui sont la base de l’apprentissage. Et cette fois, Dieu merci, mes instructeurs seront des pilotes normaux et non des tyrans psychopathescomme celui de l’école.

    Je n’ai plus grand souvenir de ce vol retour, à part cedécollage pour le moins tendu. Je ne me suis guère décontractée, révisant à chaque instant ce qui allait se passer dans les instants suivants ; car dans un avion qui file à plus de huit cents kilomètres à l’heure, le maître mot, c’est l’anticipation : il faut toujours être devant l’avion sinon, on court derrière et on ne comprend plus rien ; tout va très vite, très, très vite.
    Bien sûr avec l’expérience, je pourrai anticiper tout en étant détendue. Mais pour le moment mon expérience sur le Boeing est minuscule : juste trois heures dont un décollage tétanisant.

    Durant les mois à venir je continue donc à travailler sans relâche, à étudier les livres de l’avion, les performances, les caractéristiques, et aussi les lignes de la compagnie, les routes, les moyens radio, les approches, les trajectoires, bref, tout ce qui est à connaître pour être une bonne pilote.
    Je suis toujours hébergée par la jeune maman et ses deux enfants ; de temps à autres, un copilote plus expérimenté que moi, vient m’aider dans mes études en me faisant partager son expérience. En dehors de ça, je ne fais pas grand chose si ce n’est nager dans la mer le matin tôt ; je garde pour plus tard mon désir d’exploration de cette île immense qui semble receler plein de trésors, car au bout des cinq cents heures que dure l’adaptation en ligne, il y a un test à l’issue duquel, si tout va bien, on est « lâché en ligne » : on peut voler avec les autres commandants de la compagnie qui ne sont pas nécessairement instructeurs.

    Enfin le jour du test arrive : c’est un vol sur Tahiti, qui se passe bien et même très bien. Je me sens, sinon à l’aise, du moins plus détendue qu’au début, capable d’apprécier un petit déjeuner pris dans le cockpit en survolant les îles merveilleuses du Pacifique…
    Je suis donc « lâchée en Ligne » ; c’est une étape de plus, et je vais à présent faire connaissance avec les autres commandants de la compagnie, que j’ai parfois rencontrés lors d’une réunion ou au bureau des Ops. De nouvelles découvertes s’annoncent qu’il me tarde de vivre…

    La vie de rêve du petit guerrier

    Air Calin est une toute petite compagnie à cette époque (1998) et ne possède qu’un seul avion, notre petit Boeing 737. Donc bien sûr le nombre des pilotes est à l’avenant : je crois que nous sommes une douzaine au total, copilotes et commandants ; malgré tout, le réseau de la compagnie est très étendu et nous avons ce privilège de faire voler l’avion vers la Nouvelle Zélande (Auckland, Wellington), vers l’Australie (Sydney, Melbourne, Brisbane), les Iles du Vanuatu (Port Vila), les Iles de Tahiti (Papeete, par Wallis) et parfois d’autres destinations comme les îles Fidji.
    À part le saut de puce vers Port Vila, ce sont des vols moyen et long courrier pour le Tahiti et du fait qu’il n’y a qu’un seul avion, lorsqu’un équipage vole, les autres se reposent. Comble du paradis : l’un des équipages passe même une semaine à Tahiti pour attendre le retour de
    l’avion !

    Une vie de rêve commence alors pour moi ; je vole sur le Boeing, au dessus du Pacifique, entre l’Australie et Tahiti, à un rythme qui me permet de découvrir cette région plus que splendide… Je me sens réellement bénie…
    Lorsque mon hôte et ses enfants s’envolent finalement vers la France, j’emménage dans une petite maison sur la côte, non loin de Nouméa et tout près de l’océan Pacifique : unemaisonnette avec un jardin, des meubles que je trouve à droite à gauche : je m’installe. Je me sens vraiment bien. Je fais du vélo, je marche sur la plage, nage dans l’océan, randonne à pieds dans les montagnes ou à bicyclette vers la côte Est… Les paysages de cette île sont grandioses, les montagnes majestueuses, et les immensités désertiques captivent mon imaginaire au plus haut point…
    Je me donne aussi beaucoup de challenges sportifs qui prennent la suite des challenges professionnels. Mon corps est à nouveau en forme, alors je le pousse à fond : je grimpe des côtes raides sur la première vitesse du vélo en transpirant sous le soleil impitoyable réverbéré par le sable blanc, tout en observant de temps à autre le sommet visé :
    « J’y arriverai ! Je suis un Guerrier ! »
    C’est cela mon leitmotiv « Je suis un guerrier »
    J’avais décidé d’être pilote, je suis devenue pilote.
    J’avais décidé d’être Pilote de Boeing, me voilà Pilote de Boeing. Oui ! Je suis un guerrier !
    Un guerrier qui, depuis la Guyane, depuis que se répètent tant et tant de souffrances amoureuses, depuis qu’il vit tant et tant de séparations douloureuses a aussi imprimé dans sa tête une phrase sankalpa* qui lui donne de la force :
    « Transformer la douleur du passé en énergie destrésors acquis pour aller de l’avant. »
    Car j’ai découvert ainsi une sorte de cercle vertueux qui, alimenté par un effort constant de pensée positive, s’auto engendre. Et ça marche ; du moins dans une certaine mesure, car ça me sauve de la dépression totale.

    En fait, ai-je vraiment « décidé » tout cela, devenir pilote, puis pilote de Boeing ? Je me le demande bien. Je croyais aussi avoir décidé de vivre tranquillement avec l’amour de ma vie, et je n’ai plus rien compris quand tout a basculé. Les interrogations passent par flashs, mais je ne m’y arrête pas encore. Le temps en Calédonie n’est pas à la métaphysique, ni à la sagesse. Je découvre que je suis dans mon élément de voyageuse, avide d’aventures, de découvertes, de nouveaux paysages, et même s’il y a un grand vide dans mon coeur, je le remplis par mille activités dans la gigantesque et puissante nature de l’île. Avec les amis pilotes et leurs familles, nous faisons aussi quelques sorties en mer ; c’est l’occasion de faire mieux connaissance grâce à une sympathique convivialité mais aussi pour moi de sentir ma cruelle différence : cette solitude qui commence à devenir malgré tous mes efforts, lourde, et souvent douloureuse.
    Le contact n’a pas été rompu totalement avec le champion-entraîneur volant de Kung Fu et lors d’un entraînement que son équipe vient effectuer entre Sydney et Nouméa, nous allons même nous revoir. Mieux, je me suis
    arrangée pour ramener mon héros depuis Sydney vers Nouméa, dans mon avion, en lui laissant partager les joies du cockpit. Je ne suis pas peu fière, et toujours amoureuse… du moins je me le fais croire. Mais cette fois, point de dérapage, Monsieur le Champion restera imperturbable et moi toute perturbée !

    Je ne comprends toujours rien à ces relations amoureuses qui se ressemblent toutes : toujours des hommes inaccessibles, impossibles, pas libres, mariés… et moi je souffre… La solitude semble m’emporter sur ses ailes comme l’avion, toujours plus loin, toujours plus haut et je me sens toujours plus seule. Parfois j’en prends cruellement conscience alors je questionne les étoiles, mes fidèles amies.
    Mais les réponses n’arrivent pas encore…

    Je déménage.
    Cette fois je m’isole vraiment : Bouraké, c’est un petit village proche de l’aéroport. Mais je ne suis même pas au village, j’ai trouvé une maison encore plus isolée, loin, très loin, tout au bord de l’océan, au bout de l’île, tout au bout du bout du monde. Seule, je suis complètement seule ; il n’y a rien ni personne ici que les oiseaux et la mer.
    Que les oiseaux et la mer.
    Je vais à l’aéroport avec mon auto et rentre dans ma retraite après les vols. Peu de visiteurs viendront si loin pour me voir et j’irai très peu souvent à Nouméa qui ne m’a jamais attirée. Petite ville de riches colons aux intérêts très superficiels, elle fait se côtoyer néanmoins une population
    très variée, pas toujours en bonne harmonie.
    Il y a les Caldoches, Français immigrés en Calédonie depuis plusieurs générations, les « Zoreilles », Français qui comme moi sont de passage pour quelques semaines, mois, années, et puis les Kanaks, les habitants indigènes de l’île, qui vivent là depuis toujours ; ils sont rares à Nouméa, préférant garder leurs traditions encore vivantes dans les villages des
    montagnes. Le peu de contact que j’ai avec les populations révèle à mes yeux beaucoup de rivalités, de relations de pouvoir, de ségrégation, voire de racisme ou colonialisme ; la politique à cette époque est encore un sujet très délicat, suscitant passions, révoltes, colères, oppositions.
    L’indépendance est sur la sellette, on questionne : « Dans dix ans ? ». Des votes, des manifestations prennent place de ci de là, dont j’entends vaguement parler comme au travers d’un filtre, car de toutes façons cela ne m’intéresse pas. De plus le temps ne me sera pas donné pour approfondir ces découvertes, comme on le verra bientôt…
    Au milieu de tout cela, petite zoreille en contrat avec Air Calin, je profite de la vie avec la nature et mon avion ; parfois je continue le tai-chi à Nouméa, mais le plus souvent je reste seule sur la plage où je passe le plus clair de mon temps à marcher près de l’océan, du ciel, des oiseaux, et, en symbiose avec l’univers et le cosmos, j’appelle des réponses non encore révélées à mes questions lancinantes…

    Au fil des vols sur le fabuleux réseau d’Air Calin, je fais un peu plus connaissance avec les autres pilotes, et équipages de cabine. Une chose m’interpelle rapidement : c’est lorsque la plupart des pilotes me confient qu’ils ont presque du mal à finir le mois avec leur salaire ; alors que de mon côté, je leur exprime ma stupéfaction de gagner tant d’argent en faisant un métier que j’adore, qui plus est dans un environnement et des conditions réellement paradisiaques… Ne se rendent-ils pas compte de leur
    chance ? Je ne sais. Mais lorsqu’ils me disent…
    « Tu verras, cela t’arrivera aussi, tu auras du mal à joindre les deux bouts, la vie est si chère ici… » je comprends que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde… Eux parlent de safari au Kenya, de vacances à Hawaï, de moto de course Ducati dernier cri, d’hôtels resorts cinq étoiles ou plus… alors que je suis contente avec ma petite chaine Hifi, de la bonne musique, et mon vélo. Le reste me semble indécent, mais bien sûr, chacun ses choix, chacun sa vie. Pour moi, les plaisirs de luxe sont comme la glace à la vanille : quand c’est fini, on en veut encore ; ce sont des plaisirs superficiels, éphémères et sans fin qui ne rendent jamais heureux totalement. Ce n’est pas ce que je cherche, je le sais depuis le début,
    même si je ne sais pas encore ce que je cherche.

    Ainsi la vie continue en Calédonie. J’ai même la visite de mes parents. Grâce à un billet offert par Air Calin, ils voyagent en première classe, bichonnés par les hôtesses, et arrivent sur le Caillou, enchantés. J’arrive à négocier un planning qui me permet de passer du temps avec eux, tout en assurant les vols, auxquels je les fais même participer !
    Ainsi, je les retrouve à Tahiti pour quelques promenades dans la grande nature de l’île, et surtout ils effectuent un vol aller-retour Sydney avec moi comme copilote ! Ces grands moments partagés sont encore dans nos coeurs… Surtout le vol sur Sydney : Maman fait l’aller avec nous dans le poste de pilotage, et papa fait le retour. Comme je suis fière ! Enfin ils voient ma vie ! Enfin ils voient que, toute inconsciente ou idéaliste que je paraisse, je peux être aussi une bonne pilote de Boeing 737 !
    Je me rappelle encore aujourd’hui le sourire satisfait de papa assis tranquillement et silencieusement dans le cockpit, sur le siège du milieu, alors que nous roulions sur le parking immense de l’aéroport de Sydney ; et cette vision presque irréelle offerte à nos yeux incrédules : nous sommes postés à mi-piste, parés pour notre décollage et nous entendons qu’un Boeing 747 (le gros Jumbo) s’apprête à décoller sur la même piste, depuis son extrémité. Aussi nous maintenons position. Nous distinguons le gros avion, là-bas au bout lointain de la très longue piste. Je fais signe à papa de regarder attentivement. Le géant roule au loin et prend de la vitesse, grossissant rapidement. Et bientôt ce spectacle rare nous est offert : le géant avion devient oiseau sous nos yeux ; à quelques mètres de nous, son nez se lève, ses pattes133 roues multiples décollent du sol et se lâchent en vibrant, ses ailes gigantesques ondulent, battent l’air, dansent au rythme de l’envol, et, dans une légèreté qui nous laisse ébahis, l’oiseau décolle, s’envole… Je me tourne pour voir papa.
    Une petite larme perle au bord de ses yeux. C’est pareil pour moi. Émotion forte. C’était inimaginablement beau.
    Après les quelques minutes nécessaires à la disparition des ondes de  turbulence, c’est notre tour de décoller. C’est moi qui pilote et je suis très fière que mon papa me regarde.
    Ce sera encore l’occasion d’une petite larme au bord de ses yeux !

    Outre les vols, mes parents visitent aussi Sydney et participent à une soirée mondaine avec les pilotes et leurs familles, célébrant l’anniversaire d’un des collègues. Cette jolie fête conclue leur séjour qui reste dans nos mémoires comme inoubliable.

    Puis la vie sur le caillou continue. Les vols, le vélo, la plage, la natation, et la solitude. Il y a bien un captain qui me plaît mais évidemment il n’est pas libre. Pourquoi est-ce que je ne rencontre pas un autre amour ? Pourquoi les hommes qui m’attirent sont-ils tous impossibles ? Pourquoi les hommes que j’attire, ne m’intéressent-ils pas ?
    Ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent, relativement basiques, et je n’ai toujours pas de réponse…

    Parfois ce sont mes comportements qui me font peur : un jour je crie après un ami copilote parce qu’il propose une sortie au restaurant à tout l’équipage, et ça ne me plaît pas.
    Je vois alors une colère rageuse sortir de moi sans que je puisse l’arrêter ; elle éclabousse tout le monde avec des cris, et envoie comme un venin que je ne peux pas rattraper ; comme lorsque j’avais crié après Antoine. Je me hais, je me sens démon…
    Bien qu’ayant été m’excuser auprès du copilote, cela n’a pas ôté l’amertume, ni en moi, ni en l’ami ; quelque chose s’est brisé ; il faut que je change, ce comportement est intolérable, insupportable ; mais comment faire ?

    Vous avez dit Yoga ?

    Bientôt, je me sens à bout de ressources pour combler le vide de ma vie ; ni les vols fascinants, ni les challenges sportifs n’arrivent à faire disparaître le malaise de cette solitude qui me colle à la peau comme une glu. Je recommence à sentir des maux dans le corps. Du reste, il y a eu cette douleur étrange dans un oeil, lors du vol d’observation que j’ai dû effectuer avant mon tout premier vol comme copilote. Était-ce un signe ?
    J’étais entrée dans le cockpit pour voir, pour observer, puisque c’était mon devoir. Et comme si une épée avait été lancée dans mon oeil droit, j’ai reçu une douleur aiguë venant d’un rayon de soleil perçant le bord de mes lunettes et pénétrant jusqu’à l’intérieur de ma tête. J’ai eu un mal terrible durant tout le vol, mais je n’ai rien dit à personne, par peur des médecins, et surtout par peur de rater mon début sur le Boeing. Heureusement cela ne s’est guère reproduit par la suite, ou alors bien plus tard…

    A cette époque, fin 1998, j’ai des tensions partout dans le dos, surtout dans la nuque. Je vais voir un ostéopathe très compétent qui me dit qu’il ne peut rien faire tant je suis tendue :
    « Il faudrait surtout que vous vous détendiez… » me dit-il.
    Que je me détende ? Je ne sais pas ce que ce mot veut dire. Cela me semble profondément ennuyeux et ne servir à rien. Pourtant j’ai mal à un tel point que lorsque je me retrouve au simulateur à Melbourne, je ne peux plus tenir le manche. Alors je commence à penser que peut-être la détente pourrait m’être utile… L’ostéopathe m’envoie chez une jeune femme kinésithérapeute, Annie, qui pratique une méthode spéciale dite Mézière. Voyons.
    Nous sympathisons rapidement et elle m’aide grandement à soulager mes douleurs. Elle me fait aussi prendre conscience devant un miroir d’un gigantesque déséquilibre dans mon corps ; c’est flagrant : mon bras droit est gros et musclé comme celui de Popeye, tandis que le gauche est malingre comme celui d’Olive. Je prends peur ; que m’est-il donc arrivé ? Qu’ai-je fait pour en arriver à ce point ?
    Sans écouter ni mon ami l’Arbre Ceiba Pentendra ni mes amies de Guyane, qui m’avaient conseillé de me « modérer »… j’ai continué les sports à outrance, j’ai poussé le corps dans des challenges toujours plus tendus… mais pourquoi ? pourquoi donc ? pourquoi suis-je incapable de ralentir ? Quel est ce feu qui me pousse hors de mes limites, sans aucune raison ni sagesse ?
    Je ne sais pas, et ne me pose même pas toutes ces questions. Pour moi ces désordres sont uniquement physiques et n’ont rien à voir avec mes états d’âme. Et lorsqu’Annie me suggère d’essayer le yoga, je la regarde
    ahurie et déçue :
    « Ah non ! Pas le yoga ! C’est trop ennuyeux ! Ça ne bouge pas et ça ne sert à rien ! »
    Elle insiste gentiment, disant que le yoga a grandement soulagé les douleurs de nuque de son mari.
    « Ah bon ? Vraiment ? Tu es sûre ?
    – Oui oui, vraiment, tu devrais essayer ! »
    Bon. Elle me donne une adresse ; c’est tout près, un cours de Yoga Iyengar. Je ne sais pas du tout ce que c’est, mais allons, je vais tenter. Une séance : des outils partout, coussins, briques, ceintures, crochets. « Oh là là c’est quoi tout ça ? ». La séance se déroule sans que je voie le temps passer. J’en voudrais encore, c’est trop bon ! J’y retourne
    donc chaque semaine. Des douleurs de sciatique se réveillent et se soulagent, les articulations jouent, se tendent et se détendent, les muscles s’étirent en tous sens, tête en haut, tête en bas… ah bonheur, je me sens renaître, je re découvre mon corps, et commence à y sentir une dimension
    cachée…

    Le rêve qui s’écroule.

    Mais côté professionnel tout change très vite. Bien que le chef pilote ainsi que les autres commandants apprécient mon travail, au point que l’on parle d’embauche définitive pour moi, un ami captain me conseille un jour d’aller aux nouvelles car, dit-il des rumeurs courent… mon contrat pourrait ne pas être renouvelé…
    « Va voir le chef pilote pour être sûre de ta situation, me conseille-t-il
    – Ah ça, bien sûr ça n’est pas possible puisqu’ils ont besoin de moi, c’est sûrement une fausse rumeur… » répondis-je sans me soucier mais tout de même avec l’intention d’éclaircir la situation.

    Je vais donc sans tarder voir le chef pilote. Son bureau est couvert de dossier et il a la tête dedans.
    J’arrive comme une fleur, tranquille, lui demandant gentiment et poliment de me dire ce qu’il en est de mon contrat, car j’ai entendu des bruits. Alors, il lève vaguement la tête, et me dit de derrière ses lunettes :
    « Oui, c’est vrai, ton contrat ne sera pas renouvelé, il te reste trois mois à voler ici. »
    Le ton est sec, brut, neutre, sans une nuance de chaleur ou de gentillesse. Il replonge aussitôt la tête dans ses dossiers. Je reste coite. Une boule d’émotion me serre la gorge et m’empêche de parler. Difficilement j’arrive quand même à articuler :
    « Mais, mais, c’est vrai ? C’est sérieux ? Que se passe-til? Qu’ai-je donc fait de mal ? »
     on chef lève à nouveau la tête, visiblement dérangé
    dans son travail, et me répond laconiquement cette phrase qui me stupéfait:
    « Tu n’es pas assez féminine. »
    Ah, ça c’est la meilleure ! Non seulement mon coeur se brise en mille morceaux de voir mon paradis s’écrouler, mais en plus, cette réflexion stupide, sidérante et injuste déclenche une colère dont je ne maîtrise bientôt plus les effets.
    Mon chef pilote ayant enfin posé ses stylos et lunettes me regarde à présent droit dans les yeux et continue en disant :
    «Tu ne te maquilles pas, ton uniforme n’est pas net, tes ongles ne sont pas peints. »
    Je ne peux plus répondre. Mon corps est bloqué et comme habité par quelque chose d’autre que moi. Une telle injustice réveille le dragon de la colère. Je me lève sans dire un mot avant d’exploser en sanglots au passage de la porte.
    Je traverse les corridors, les halls, vite, vite, vers la sortie ; les larmes coulent déjà à flot, exubérantes, tout mon corps est secoué de sanglots ; vite, retrouver mon auto, vite, ouvrir la porte, démarrer, rouler, pleurer, et enfin, m’arrêter.

    L’endroit est calme, au pied d’une montagne déserte, une rivière coule, rassurante ; il n’y a personne. Alors je peux laisser mon corps vider sa peine, en envoyant des hurlements aux montagnes, des cris de douleurs à la rivière, face à une telle injustice, face à tant de stupidité…
    Enfin suis-je payée pour piloter un avion ou pour faire un défilé de mode ?
    Il me renvoie de Calédonie pour ça ? Mais comment est-ce possible ?
    Je reste longtemps, très longtemps à pleurer ainsi, à crier, à me vider, sans voir le temps passer.
    Lorsque le calme revient, j’ai repris mes esprits et mes forces. Ça n’est pas possible. On ne peut pas renvoyer un pilote, même femme, sur de tels motifs. Je vais demander des explications.

    Ainsi je prends conseil auprès du grand sage des commandants de bord, Honoré. Un commandant exemplaire devenu aussi un ami, ainsi que toute sa famille qui est une vraie tribu. Je les admire et même les envie. Sa femme est du Vanuatu, ils ont de nombreux enfants dont plusieurs sont adoptés, leur maison est en perpétuel mouvement, toujours pleine de vie. Et qui plus est, cet homme est constamment en train d’aider ceux qui ont besoin, parfois des réfugiés, parfois des Kanaks, selon les situations.
    Un grand coeur donc, à qui j’annonce la nouvelledéconcertante. Au delà de sa compassion spontanée, ilpartage mon opinion :
    « Ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas te renvoyerpour un tel motif. Il faut en savoir plus, demander des explications. Nous t’aiderons, nous te supporterons ! » me dit-il avec un enthousiasme qui me remplit de joie et me redonne des forces.

    C’est le début de trois mois de marathon. Une course dans les dédales administratifs d’Air Calin pour connaître la vérité. La plupart des pilotes sont avec moi, un vrai mouvement de soutien s’est spontanément créé. Je fais appel aux prud’hommes qui, après bien des recherches, finissent par confirmer qu’il est de mon droit de continuer à voler à Air Calin, vu que mon contrat stipule que je peux rester dans la compagnie tant que celle-ci aura besoin de pilotes. Or Air Calin a besoin de pilotes. Alors, quelle est la
    raison cachée à ce brusque renvoi ?
    Je demande un rendez-vous avec le grand patron de la compagnie. Mon ami Honoré, captain-à-la-tribu m’accompagne. Et là enfin, nous obtenons la vérité :
    Oui, Air Calin a besoin de pilotes. Oui, j’aurais dû voir mon contrat être renouvelé car on n’a rien à me reprocher, bien au contraire. Mais, Air Calin a aussi besoin de financement. Et pour recevoir de l’argent du gouvernement
    calédonien les autorités ont posé une condition péremptoire : embaucher un pilote local. Or moi, je suis Zoreille ! C’est tout simple…
    Et le président conclut en disant :
    « Vous pouvez tout à fait nous poursuivre au tribunal, vous gagnerez à coup sûr car nous n’avons pas le droit de vous renvoyer ainsi. Vous pouvez faire ce choix. »
    A quoi je réponds sans hésiter :
    « Non, monsieur le président, ça n’est pas mon but. Je suis venue vous voir pour connaître la vérité. Vous me l’avez dite et je vous en remercie très sincèrement. Je comprends que suis dans mon droit, seul cela compte ; le reste, les poursuites, la justice, tout cela ne m’intéresse pas. Je préfère
    voler. »
    Fin de cette aventure.

    Durant mes derniers jours en Calédonie, je trouve un emploi en interim comme copilote Boeing 737 à Air Austral sur l’île de la Réunion. Et, alors que mon employeur me demande la raison de mon départ d’Air Calin, j’explique tout de go ce qui s’est passé, le renvoi injuste et illégal, ne trouvant ses raisons que dans la situation politique du pays.
    « Très bien, me dit-elle, Je vous remercie de m’avoir dit la vérité. Le patron d’Air Austral est très ami avec le président d’Air Calin et avait déjà eu vent de ce mouvement autour de vous. Il sera satisfait de voir que tout concorde. Merci de votre sincérité. »
    À ce moment-là, je comprends que j’ai eu raison de ne pas poursuivre Air Calin en justice. Même si c’était mon droit, cela m’aurait probablement fermé les portes de l’aviation qui est un petit monde où tout se sait très vite.
    Or ce que je veux, moi, c’est voler, pas me bagarrer avec des lois ni amasser des millions ; être dans le ciel et voler. Alors, c’est un départ déchirant, baigné par des flots de larmes dans l’avion qui décolle de Tontouta vers Paris. Triste et profondément déçue, j’ai quand même une satisfaction : celle d’être en paix avec moi-même. Je n’ai rien fait de mal. Je suis simplement victime d’une injustice.
    Je ne sais toujours pas voir la bénédiction qu’il y a en toute chose, surtout dans les épreuves douloureuses. Il me faudra encore du temps pour cela. Alors je pleure, c’est tout.

    Heureusement, j’ai commencé le yoga.
     

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    Bientôt la suite ... les aventures sur l'île de la Réunion... et la caverne d'Ali Baba avec une autre cabane étonnante !!

     

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  • 6. JE SERAI PILOTE DE BOEING !

     



    Le défi ultime

    Après Paris glauque et froide, voilà Lyon et la famille. Où je ne fais que pleurer : les larmes du manque, des amours cassés, des souvenirs brisés, partout il n'y a que des douleurs… Vite, partir !

    Casablanca.
    Stage Qualification Technique Boeing 737 à l'école de pilotage Niveau 2000 dans les locaux de la RAM, Royal Air Maroc. Logement dans un hôtel de la ville, près des plages. Avec un petit groupe de pilotes français qui comme moi ont raclé les fonds de poches et décroché un emprunt bancaire, nous nous retrouvons sur des bancs d'école, devant un ordinateur, à étudier les caractéristiques de cet avion qui nous fascine tous, le petit Boeing 737. Circuits de l'avion, voilure, cellule, moteurs, hydraulique, électricité, air et pressurisation, tout y passe ; nous décortiquons l'avion dans ses moindres détails et vérifions nos connaissances par des tests.
    Prêts pour le simulateur ?

    C'est parti. Nous voilà comme dans le vrai Boeing, enfin presque : le premier simulateur de vol en fait ne vole pas, c'est un simulateur fixe, peu cher, qui nous permet de nous familiariser avec les instruments, le cockpit, les procédures, et quelques opérations de base comme le démarrage des moteurs, un petit vol sans histoire.Je passe mon temps à étudier : au centre de la RAM sur les ordinateurs, à l'hôtel pour préparer les séances, sur la plage en répétant mentalement les mille et une procédures que nous devons connaître par coeur ; et peu à peu les secrets du petit Boeing se dévoilent…
    J'ai laissé mes peines de coeur quelque part au fond d'uncoffre fermé à triple tour, afin de me consacrer pleinementà cette étape importante dans une vie de pilote : la première qualification Jet*, avion à réacteurs.

    J'adore mon nouvel avion, et imaginer que bientôt je serai assise dans un vrai cockpit de Boeing 737 me laisse perplexe, comme incrédule… Est-ce vraiment possible ?
    Est-ce vraiment moi qui fais tout cela ? Je ressens une joie enfantine en pensant que : « et bien oui, bientôt je serai pilote de Boeing ! »

    Pourtant c'est vraiment très difficile.
    Un de nos instructeurs est particulièrement dur avecnous et quoi que nous fassions, il ne sait que nous rabaisser,nous humilier, les autres stagiaires et moi-même. Nous partageons souvent nos peines mais n'osons rien dire car cet instructeur vétéran, chef de la branche de l'école française Niveau 2000 ici détachée, nous semble intouchable. Sa méthode est probablement une conséquence de ses frustrations personnelles : il a été exclu de l'aviation pour raisons médicales et ne peut plus voler. Il semble toujours aigri et nous en payons les conséquences. Alors que nous entrons dans le simulateur sans aucun briefing de préparation, donc sans aucun moyen pour anticiper notre séance, nous faisons systématiquement de nombreuses erreurs. Et là, l'instructeur tyran nous incendie de monstrueuses engueulades. Il nous crie véritablement dessus, hurlant que nous ne connaissons pas notre avion,
    que nous sommes incapables de prendre la bonne checklist, que nous sommes des minables etc. Bref, il nous reproche de ne pas savoir ce que lui même devrait nous enseigner.

    Cet homme est sans aucun doute psychologiquement malade, mais nous, petits élèves pilotes de Boeing, nous sommes terrorisés par son enseignement et n'osons rien dire à personne, ni aux autres instructeurs, ni surtout à l'école mère qui est en France. Alors cette qualification Boeing 737 qui aurait pu être un régal de découvertes et d'enrichissements, une belle aventure dans nos carrières de pilotes, devient un véritable cauchemar, que nous payons tous une fortune !

    Bien sûr tout ce cirque est inadmissible. Mais voilà, selon ses dires, notre tout-puissant chef instructeur tient notre avenir entre ses mains : il nous a malicieusement fait comprendre que si nous voulions une place de copilote sur Boeing en sortant de stage, mieux valait nous tenir tranquille (et donc nous soumettre à sa tyrannie) car il connaît tout le monde dans l'aviation. Ce chantage non dissimulé finira par nous écoeurer tous et c'est dans la douleur et les larmes que se termine cette Qualification
    Boeing 737.

    Enfin j'ai mon papier ! Je suis qualifiée pour voler sur Boeing 737 ! Je crie de joie à l'océan infini… et aussi de soulagement. Je veux oublier au plus vite cette école maudite et son instructeur venimeux pour aller voir de nouveaux horizons sur les ailes de mon bel avion !

    De retour en France, je pose mes bagages à Félines, où est ma maison. Poussée par un urgent besoin de sécurité mêlé au secret espoir du retour de Jules, séduite par cette région couverte de vignes et d'oliviers, le Minervois, j'avais eu le coup de foudre pour cette vieille bâtisse un peu délabrée en plein centre du village de Félines, alors que j'étais encore instructrice à l'aéroclub de Castres Mazamet. J'avais espéré la rénover afin d'y accueillir notre future famille, puis je suis partie en Guyane… La maison est restée telle quelle, les chambres vides, les murs délabrés, la cour inhabitée et le four à pain fermé. Elle est mon refuge ; c'est là que, entre mes voyages, je panse mes blessures et cache mes peines.

    A présent, c'est le printemps et je suis pilote de Boeing !
    Qui va m'embaucher ? Avec quelques trois mille heures de vol acquises sur avions légers, tant en instruction qu'en transport, je n'ai malgré tout qu'une seule heure de vol sur le Boeing, la seule nécessaire pour la qualification, le reste du travail se déroulant sur simulateur. Pleine d'espoir, j'envoie des candidatures à toutes les compagnies françaises basées en France dont la flotte possède des Boeing 737 et j'attends, tout en faisant du simulateur simulé pour garder en tête toutes les procédures et maintenir mes neurones éveillés. Car un pilote n'a de valeur pour une compagnie que s'il est entraîné.


    Les expériences

    Ceci dit j'ai aussi d'autres livres que les livres d'aviation.

    En Guyane j'avais commencé à découvrir les Enseignements Orientaux, Taisen Deshimaru, les pratiques de la philosophie Zen, Alexandra David Néel et les Enseignements secrets des Bouddhistes Tibétains ; alors je continue sur ces pistes fascinantes : je m'inscris à un cours de Tai-Chi à Béziers et surtout, ce sont des expériences de vision qui m'interpellent…

    Peut-être la « Vision Pénétrante » des Bouddhistes Tibétains ?
    Peut-être le fameux « Voir » de Don Juan, le Maître Chaman de Carlos Castaneda ?
    Peut-être la vision de la Conscience, le « Troisième Oeil » qui s'éveille ?

    En tous cas, à la sortie de Félines, il y a un arbre, très beau, élégant, à la ramure très équilibrée, portant ses branches comme des bras remplis de fleurs qu'il semble offrir au ciel. Son tronc agréablement proportionné est bien campé dans le sol, non loin de la route où je passe. Et un jour, je Vois l'arbre Danser. Oui. Avec un certain regard, je Vois l'arbre danser, alors que ma voiture file sur la route.
    Bien sûr, l'on peut dire que c'est une histoire de mouvements relatifs avec des repères fixes ou mobiles… peu importe. Pour moi, l'arbre danse, et je l'appelle « Ouverture ». Il devient vite mon ami et chaque fois que je passe sur la route, je le remercie de danser si joliment. Il me donne beaucoup de joie et me fait penser à mon autre ami, le géant Ceiba Pentendra, le grand arbre de Guyane.

    Et puis il y a une autre expérience.
    Cette fois je me sens devenir Alice au pays des merveilles : un jour je marche dans la garrigue, les vignes, les cailloux. Et voici un petit vallon, avec des arbres tranquilles. Je m'assoie sur des pierres, reste immobile, silencieuse et regarde les arbres. En un instant, je Sais qu'ils se parlent entre eux. Alors que je capte cela, j'Entends qu'ils m'invitent à leur thé de quatre heures, oui, c'est ainsi. Et je ne suis nullement surprise ; c'est normal, les arbres aussi se parlent, et ils ont bien le droit d'avoir leur thé de quatre heures. Ce qui m'a paru un peu moins normal, c'est qu'ils m'aient invitée ; et de cela je leur suis infiniment reconnaissante.
    C'était vraiment un bel après-midi.

    Un jour, un coup de téléphone.
    « Allo, mademoiselle Mirabelle ?
    – Oui, c'est moi
    – Bonjour, je suis le chef pilote d'Air Calin, Monsieur Noulet en Nouvelle Calédonie. »
    Oups… mon coeur fait des bonds !
    « Heu… oui… Très bien, je vous écoute Monsieur Noulet.
    – Nous avons reçu votre candidature et votre profil nous intéresse, seriez-vous prête à venir d'ici une
    semaine ? »
    Heu… Quoi ? Moi ? En Nouvelle Calédonie ? Je rêve ?
    « Heu… et bien… et bien… Est-ce que j'ai bien compris ? Vous me proposez un poste de copilote dans votre compagnie ? En Nouvelle Calédonie ? C'est bien cela ?
    – Oui, oui, c'est cela, nous vous envoyons un contrat par fax, vous le lisez, et si vous êtes d'accord, vous signez et vous nous le renvoyez. Vous recevrez vos billets d'avion à l'aéroport et vous aurez un logement à l'arrivée.
    – Ah… mais… je ne sais que dire ! Je suis très heureuse ! Oui, oui, je vais lire le contrat et vous le renvoyer. Merci Monsieur, merci, à bientôt ! »

    Un hurlement de joie sort de mon corps à peine posé-je le téléphone !
    « Je vais voler sur un Boeing 737 en Nouvelle Calédonie ! »

    C'est incroyable ! Me voilà propulsée dans un autre coin de la planète, de l'autre côté de la Terre ! Pourtant, je n'ai contacté que des compagnies françaises, basées en France ; je voulais rester en France, dans ma petite maison de Félines en Minervois… Comment donc Air Calin, basée en Nouvelle Calédonie, a-t-elle pu recevoir ma candidature ? Cela est un bien étrange mystère…

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    Suite dans très peu de temps avec le chapitre 7 ....

    Les premiers vols de Mirabelle en Boeing...
    et ... l'arrivée du Yoga dans sa vie... la porte s'ouvre !

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  • 5. Guyane, s'enivrer de tout pour ne plus souffrir....

    Aventures d'une pilote yogini... chapitre 5



    Pilote de brousse ! Pilote de transport !

    Je n'ai que le temps de poser mes bagages sans même les ouvrir, que Michael et sa femme viennent me proposer une ballade en avion chez leurs amis de Maripasoula, un village du fin fond de la Guyane. J'accepte sans hésiter et me voilà, à peine arrivée dans mon nouveau pays, à bord du petit Cessna 182 avec Margerie et Michael, en train de survoler cette immense forêt amazonienne mystérieuse, inconnue et si riche. Michael me fait remarquer que vue d'en haut, la forêt ressemble vraiment à du brocoli. Nous rigolons bien ! Lui et sa femme semblent tout à fait sympathiques et je me sens de plus en plus détendue en leur compagnie. Michael me montre ça et là des zones ouvertes;
    "Tiens, ici c'est Citron, une mine d'or. »
    Je distingue vaguement un semblant de piste tracée entre les arbres et les cahutes d'un camp d'exploitation. Mon intérêt s'éveille ! Bush pilot ! Le rêve qui se réalise !
    « Moi aussi j'irai à Citron ?
    – On verra. Peut-être quand tu auras un peu
    d'expérience de la Guyane. »

    Survoler la forêt amazonienne, en monomoteur à piston c'est un peu un défi de chaque seconde. Car ici, si le moteur s'arrête, on est mort. Même si l'on sait poser délicatement l'avion sur la cime des arbres géants, il y a quatre-vingt dix-neuf chances sur cent que l'avion doucement descende dans les profondeurs de la forêt et soit englouti par la végétation en vingt quatre heures, moins de temps qu'il ne faudrait aux secouristes pour arriver à repérer ce minuscule tas de métal au milieu de l'immensité verte.

    Je ne me pose aucune de ces questions et je volerai longtemps en Guyane sur monomoteur à pistons, sans vraiment penser à ce danger présent. Peut-être est-ce encore cette petite lueur au fond de moi qui me donne confiance ?Qui me protège ? Six mois auparavant, Michael avait embauché un autre pilote, un jeune homme. Il n'a pas tenu longtemps : il a eu peur de tomber et il est parti. J'avais alors
    demandé à Michael :
    « Pourquoi moi ? Pourquoi une femme ? »
    Il m'avait répondu :
    « Parce qu'une femme doit se battre plus qu'un homme »
    Je n'avais pu qu'acquiescer.

    En tous cas, mes débuts en Guyane se passent plutôt bien. Je suis dans un logement fleuri de toutes les couleurs, confortable et agréable, j'ai un métier que j'apprends peu à peu et pour lequel je me passionne rapidement. La « GAS » ou « Guyane Aéro Service » est une société privée de vols à
    la demande. Elle dessert tous les terrains de Guyane et pays limitrophes, selon les demandes de ses clients. Au sein de la GAS, ma tâche de pilote est partagée entre des vols d'instruction, et ceux d'avion-taxi : amener des clients sur un terrain rarement desservi par la compagnie locale Air Guyane, les attendre si besoin et les ramener : je vis mon rêve de pilote de brousse !

    Ainsi, entraînée par Michael, je découvre peu à peu tous les petits terrains de Guyane. Et lorsqu'il m'en estime capable, il me « lâche » afin que j'emmène toute seule, en tant que commandant de bord, les clients des diverses sociétés qui travaillent en forêt. Je vole sur le Cessna 182, un petit avion puissamment motorisé qui peut prendre trois passagers, ou bien sur le « gros » Cessna 206 qui peut emmener cinq passagers et un important volume de bagages dans son coffre inférieur. Je me régale. Car, tout technique qu'il soit, mon métier me permet d'avoir aussi des relations humaines, de faire partager les joies du cockpit à mes passagers s'ils en montrent le désir, et surtout de réaliser ce besoin que je ressens depuis bien longtemps : relier les gens les uns aux autres, établir une communication entre eux.

    C'est d'ailleurs semble-t-il ce puissant besoin qui m'a amenée vers les écoles d'aviation afin d'apprendre ce métier fabuleux : voler comme Mermoz, en traversant des zones hostiles, pour établir une communication entre les hommes.
    Peut-être pour les unir ? Pour leur faire sentir cette unité qui les relie ?

    Quoi qu'il en soit, je me sens vraiment dans un pays fantastique ! La Guyane, bien que département français, n'a rien de commun avec la France, si ce n'est l'aspect administratif. Et c'est bien ainsi car déjà je comprends que je ne pourrai plus vivre en France. J'ai besoin de vivre mes rêves qui sont faits de nouveaux horizons, de découvertes d'autres cultures, de peuples colorés, de musiques
    inconnues, de rythmes inattendus ; et de ce point de vue, la
    Guyane me comble.

    Peu à peu je me lie avec de nouveaux amis, j'achète une moto, encore un vieille Yamaha 500 XT, celle au coup de kick délicat ; je m'imagine amoureuse d'un pilote show-biz qui ne fait que m'épater, moi, proie facile à son besoin d'admiration. Je tombe dans ses bras plus pour me sentir protégée de la peine qui encore me fait pleurer le soir, que par véritable amour. Mais lorsque ses acrobaties de pilote prennent une ampleur qui ne me plaît plus tant elles deviennent dangereuses, je laisse cet homme à ses délires et c'est un gentil mécano aux yeux bleus d'azur qui emporte mon coeur. Il bichonne ma moto et mes petits avions car il travaille à côté, chez notre grand voisin Air Guyane. Il s'assure de mes visites pré-vols, escortant mes départs comme si j'étais une princesse. Alors je me sens princesse avec lui et c'est bien. Drame, il est marié. Je ne veux pas briser son foyer et lui non plus. Notre belle histoire s'arrête net dans les larmes qui me rappellent bien évidemment cet
    autre prince, le seul qui reste encore dans mon coeur.

    Alors je vole, je vole, je vole…
    Cette fois-ci, il n'y a plus rien à étudier, mais je peux voler du matin au soir pour le bonheur de mon chef pilote qui comme je l'entendrai dire à notre grand patron, aime les jeunes pilotes car : « ils sont passionnés et on peut les presser comme des citrons ». Il dit cela textuellement sans remarquer que son jeune pilote passionné est dans un coin du bureau en train de mettre à jour les Jeppesen*. De toute façon ça ne change rien ; passionnée, oui je le suis, et je ne peux pas changer cela, alors qu'il presse !

    Mais il va presser un peu trop mon gentil chef pilote de Guyane Aéro Service. Les vols sont fascinants, mais aussi épuisants, car un pilote de brousse, ça fait tout : depuis les pleins de l'avion, jusqu'à la météo, en passant par le dépôt du plan de vol… ça va même chercher les passagers parfois jusque dans l'aérogare, pour s'occuper de leurs formalités ; ça porte leurs bagages, charge l'avion, le décharge une fois arrivé, et en plus, ça vole, parfois dans des conditions très difficiles. Ça fait tout cela un pilote de brousse et bien évidemment, ça porte la responsabilité de la sécurité du vol.

    À ce sujet, un point important soulève souvent bien des frictions entre mon chef et moi : c'est celui du devis de masse et de centrage de l'avion ; c'est un point crucial dont dépend la sécurité de tous, mais qui est dans ces régions exotiques où les pilotes se croient autorisés à jouer avec la réglementation, régulièrement bafoué au delà de toute mesure raisonnable. J'avais déjà expérimenté ce genre de
    situation à Air St Barth's, et ici c'est systématique, les avions sont invariablement surchargés, car on ne pèse rien et on remplit l'avion tant qu'il y a de la place ! Cela satisfait tout le monde, les passagers, car ils peuvent emporter tout leur déménagement, poules y compris, et le chef, car il économise probablement un vol supplémentaire… Il n'y a que le pilote qui est fâché, surtout moi, car bien qu'aimant l'aventure et les découvertes, je ne suis ni intrépide, ni inconsciente et la sécurité de mes passagers et de moi-même passe avant les économies de bouts de chandelle et autres délires farfelus.
    Alors je me bagarre pour essayer de faire respecter mon point de vue, mais reste longtemps considérée comme la ringarde, frileuse, peureuse, qui veut se protéger en ruinant la compagnie…

    Jusqu'à ce décollage avec le Cessna 206 ultra surchargé et centré tellement arrière que même la contrôleuse à la tour me fait une remarque inquiète :
    « Eh… tu es sûre que tu vas décoller avec ton avion chargé comme ça Mirabelle ? »
    J'ai dû me gonfler un peu de je ne sais quoi pour me donner confiance mais cette fois-là, la piste de trois kilomètres de Cayenne ne m'a pas semblé trop longue pour mon petit avion. Celui-ci beaucoup trop lourd a bien décollé, oui, mais après il ne voulait plus monter. J'ai dû rester au ras de la piste, prendre de la vitesse à l'horizontale, puis monter de quelques mètres, reprendre de la vitesse, monter de quelques mètres encore, accélérer autant que possible, et ainsi, monter délicatement en escalier pour prendre une hauteur suffisante et virer vers Saint Georges,la frontière du Brésil. Heureusement c'était un vol court de vingt-cinq minutes environ, mais il fut suffisamment long pour me faire peur. Rien de grave n'est arrivé cependant, le Cessna 206 est un bon avion qui certainement pardonne beaucoup d'erreurs à ses pilotes intrépides ou inconscients. Il n'empêche qu'après cette expérience, je ferai tout mon possible pour mettre en application la procédure de masse et de centrage à la GAS, telle qu'elle se pratique dans les vraies compagnies, avec un pesage réel et un graphique donnant le centrage final. Alors la preuve indéniable de nos dangereuses prises de risques sautera aux yeux de tous, même à ceux des patrons qui ne s'en réjouiront pas puisque pour transporter une masse donnée, ils devront parfois prévoir deux vols au lieu d'un auparavant.

    Ainsi les chefs me pressent comme un citron, mais je ne me laisse pas faire sans réagir, sans agir.
    Après un an de vols fascinants dans tous les coins de l'Amazonie Guyanaise y compris Citron, la mine d'or, Camopi, le village Indien, Saül, le village Hmong, et d'autres bases munies de terrains difficiles comme Ouanary, je commence à me sentir épuisée de donner tant de mon énergie sans recevoir beaucoup de gratification. Bien souvent je reviens du fin fond de la forêt après un vol délicat, je suis fatiguée, et que me dit mon chef ?
    « Tiens, prends mon élève en instruction, je ne peux pas assurer, j'ai du travail ! »
    Et me voilà à nouveau en l'air, sans même une minute de répit, pour une heure ou deux d'instruction…
    La passion, oui ; le citron, non. Le citron commence à en avoir assez de se faire presser ; d'autant qu'il voit dans le hangar voisin des pilotes volant en uniformes avec des galons, qui ne font jamais le plein de leurs avions, qui ne portent jamais les bagages de leurs passagers, et qui finissent leurs journées à dix-sept heures, tranquilles et pépères…

    Aussi, lorsque Michael, après m'avoir bien épuisée, pressée, chargée de vols d'instruction et de taxi, me dit que je ne suis pas une bonne instructrice, que je passe trop de temps au sol et que mes élèves n'ont pas de bons résultats aux tests, là, le vase déborde. Je suis sidérée, déçue et blessée.
    D'autant que je suis convaincue du contraire car en tant qu'instructeur, il est facile de voir si l'on est bon ou pas, au plaisir que prennent les élèves à voler avec vous, aux progrès qu'ils font, et aux résultats qu'ils obtiennent.
    En fait, pour avoir reçu les mêmes remontrances à Montpellier, je connais bien la vraie raison des reproches de Michael : selon les chefs, je passe « trop » de temps au sol pour faire les briefings mais en réalité, ce sont eux, les chef pilotes qui n'en passent pas du tout et ont oublié que cela est dû à l'élève. Ils font monter leur élève dans l'avion, sans briefing, tout perdu, le font rouler au plus vite vers le point d'arrêt, et c'est là qu'ils font les briefings, dans cette zone délicate bordant la piste, qui est réservée aux tests moteur et à la check-list avant décollage. Pourquoi ? Parce que l'élève paie lors que l'avion commence à rouler. Je n'ai jamais pu accepter de telles pratiques, qui bien que probablement justifiées par des pressions patronales, lèsent financièrement les élèves et pénalisent leur apprentissage.

    C'est donc cela que Michael me reproche à présent. Eh bien qu'il me le reproche ! C'en est assez ! Air Guyane a justement besoin d'un pilote, je postule et je suis prise. Adieu la GAS ! Me voilà pilote de transport à Air Guyane, avec des galons, tranquille et pépère !
    J'ai volé un an à Guyane Aéro Services, en me régalant de vols sensationnels, mais j'ai eu aussi trop souvent peur. Il y avait la surcharge systématique des avions mal centrés, mais surtout ce sont les vols par très mauvais temps, presque sans instruments qui ont bien des fois déclenché des
    montées d'adrénalines pas toujours agréables…
    Pour des raisons compliquées de réglementation, les petits monomoteurs de la GAS, avec dedans leur pilote et leurs passagers, volaient presque constamment dans les nuages, mais d'une façon non officielle, car c'était interdit. Bien sûr c'était aussi très excitant, car tout en volant dans le minuscule Cessna 182, je me retrouvais au milieu des gros avions d'Air Guyane, voire même des Boeings d'Air France ou d'autres compagnies qui desservaient Cayenne. Le contrôle était complice de nos manoeuvres et tout se passait en général très bien, nous avions même souvent de bonnes parties de rigolade qui mettaient du piment dans les vols, du piment de Cayenne bien sûr !

    Là où les choses devenaient plus épineuses, c'était lors des arrivées sur les petits terrains. Quelques uns étaient munis d'une balise ADF* mais elles ne fonctionnaient jamais à cause de la pluie et du manque d'entretien, donc nous n'avions rien pour l'approche. Heureusement presque tous les avions étaient équipés de GPS*, instruments à présent perfectionnés, mais à l'époque, très basiques ; ils permettaient tout juste de trouver la verticale d'un terrain ; ensuite, il fallait descendre, sans repères instrumentaux, parfois dans une couche de nuages denses, avec seulement quelques trous ici et là. Et bien des fois, en passant par ces trous étroits sans être totalement certaine de la position des reliefs ni de ma propre position, je sentais de grands frissons de peur me parcourir, car rien ne me disait que les nuages ne cachaient pas une colline…

    J'ai eu chaque fois l'impression de jouer avec la mort, et paradoxalement, malgré mes pseudo désirs occasionnels de quitter ce monde, je n'ai jamais aimé braver la mort, ni la provoquer, elle ou les forces qui la gouvernent. Chaque fois, la sensation d'avoir fait quelque chose de non-juste m'habitait après ces expériences, ainsi qu'une immense gratitude pour d'avoir été épargnée.
    Une fois aussi :
    Le temps est épouvantable, c'est un vol très court.
    Cayenne Régina, à peine dix minutes, pourtant il me faut longtemps pour trouver un trou dans les nuages, descendre sur le fleuve et enfin trouver la piste. Mais je suis dans le mauvais sens par rapport au vent. Bien positionnée pour atterrir, mais vent arrière, ce qui risque d'être dangereux car ce jour-là le vent est fort et en rafales.
    Alors dans ma tête, tout va très vite : soit je remonte dans la tempête de mauvais temps pour un nouveau tour incertain et risqué sans savoir si je vais pouvoir redescendre sous les nuages vers l'autre  bout de piste, soit j'atterris vent arrière, avec un vent très fort, trop fort…
    Je suis en vue et si près d'atterrir, si près du soulagement, que la décision est vite prise : on atterrit.
    Volets tous sortis, j'essaie de poser l'avion au vrai début de piste, mais c'est impossible vu que le vent nous fait planer sur une longue distance… Allons-nous finalement toucher le sol ?
    Les secondes sont interminables où l'avion danse, complètement porté par le vent qui ne nous lâche pas… Je devrais rentrer les volets et laisser tomber l'avion de force sur la piste sans même arrondir, mais je ne maîtrise pas totalement cette technique et suis toute absorbée par la tenue de l'avion qui gigote à un mètre de hauteur sans vouloir se poser…
    Enfin les roues touchent le bitume. Je rentre illico les volets, écrase les freins de toutes mes forces et l'avion s'immobilise en bout de piste. Ouf ! Je regarde mon passager en souriant, essayant d'avoir l'air détendue.
    « Pas facile aujourd'hui hein ! »
    Il sourit, l'air content. Peut-être ne s'était-il même pas rendu compte du danger.

    Il y a eu bien d'autres expériences comme cela ; toutes m'ont donné la sensation d'avoir été protégée, et lorsque j'arrivais au sol, j'éprouvais une reconnaissance infinie d'être encore là sur cette Terre, saine et sauve.

    Aussi ai-je été très soulagée de quitter la GAS pour passer à Air Guyane, la compagnie des pilotes tranquilles.
    Que de changements ! D'abord, je passe la qualification Twin-Otter, ce gros avion trapu déjà entrevu à Saint Barth's, qui malgré son apparente lourdeur décolle et atterrit presque comme un hélicoptère. On appelle ce style d'avion un « STOL* », « short take-off and landing », atterrissage et décollage courts. Et quand on dit court pour le twin, c'est vraiment court ! A vide, avec un bon vent de face il pouvait presque décoller en cinquante mètres ! Avec des performances impressionnantes, le Twin est un vrai avion de brousse, tellement rigolo à piloter avec ses manettes au plafond, son manche comme un vrai manche à balai, et le doux ronronnement de ses deux énormes turbopropulseurs… C'est lui qui va bercer mes vols durant les quatre prochaines années.

    Les heures continuent donc à s'accumuler, cette fois sur « biturboprop », en tant que copilote, et avec des galons ! Je suis fière de mon métier que j'aime, je m'entends bien avec mes captains qui deviennent pour la plupart des amis. Certains, Guyanais, d'autres, « métros » comme moi.

     

    Aventures d'une pilote yogini... chapitre 5



    le Carnaval m'ensorcelle

    Mais que deviennent mes amours ? Bien que je pleure encore souvent lorsque je rentre dans ma petite chambre, la vie de Guyane offre tant d'attractions extravagantes que j'ai de quoi occuper mon temps libre, ma tête et mon corps.

    Justement, l'une de ces attractions commence bientôt et elle va m'ensorceler : c'est le carnaval de Guyane. Un carnaval vraiment pas comme les autres, durant lequel les Guyanais rivalisent de créativité pour les défilés hauts en couleurs des dimanches après-midis, et dansent toutes les nuits des week-ends, durant les deux mois que dure le carnaval. Oui, ici le carnaval ne dure pas que trois petits jours étriqués. Depuis la fête des Rois, début Janvier, jusqu'au mercredi des Cendres, en général en Février, la Guyane ne vit qu'au rythme du carnaval.

    Durant la semaine les gens préparent, qui leurs déguisements de « Touloulous », qui les habits pour les défilés du dimanche, qui les décorations toujours plus belles des chars de Carnaval ; les musiciens répètent, jouent, s'entraînent ; et tout le monde ne parle que du carnaval. Lorsque la fin de semaine arrive, les danseurs passent des nuits entières à danser comme des fous sur les rythmes endiablés des mazurkas, se laissant envoûter par les mystérieuses Touloulous qui vont les mener par le bout du nez sur les musiques créoles carnavalesques…


    Mais qui sont donc ces merveilleuses Touloulous ? Que se passe-t-il donc dans ces Universités de Danse, comme ils disent ici, durant les week-ends de carnaval ?

    Impatiente de le découvrir, je me joins à mes amies qui, fortes de leurs expériences passées, m'expliquent le mode d'emploi du carnaval, et particulièrement des nuits de danse, car c'est surtout cela qui m'intéresse : danser !

    Ma première soirée est très timide. Me voilà déguisée en touloulou, c'est-à-dire que j'ai sur moi, une robe longue, des jupes, des jupons, des dentelles, des collants, des gants, un chapeau, des foulards, et mille accessoires de style, sans oublier l'incontournable masque qui couvre tout le visage.
    La touloulou est parée ! Belle, colorée, gaie, mais qui est-elle ? Même ses proches amies ne peuvent la reconnaître, on ne voit plus que ses yeux qui percent sous le masque, et même ses yeux sont habilement maquillés de noir ; ainsi le mystère est total. Métro ? Martiniquaise ? Guyanaise ? Impossible de déceler quoi que ce soit de la belle touloulou qui s'enchante elle-même de son nouvel aspect ; elle ne se reconnaît même pas lorsqu'elle passe devant un miroir !

    Malgré ce ravissement, la sensation à l'intérieur de moi est étrange. Bien que méconnaissable, une fois parvenue à la salle de danse, j'ai toutes les peines du monde à me convaincre que personne ne me reconnaît. Peu à l'aise, je passe plus de temps à observer ce premier bal qu'à danser.
    Ce n'est que partie remise. Bientôt le touloulou n'aura plus de secrets « pou moé* » !

    Janvier 1995, c'est mon deuxième carnaval. Cette fois je suis bien installée à Air Guyane ; le rythme tranquille des vols me permet de consacrer du temps à cette folie ; avec les amies, nous essayons de beaux habits en nous amusant comme des enfants qui jouent aux grandes dames et aux princesses. Le vendredi soir venu, nous nous retrouvons à l'une de ces Universités de Danse. Les Mécènes ? Allons-y…
    A vingt-deux heures, la piste est encore vide, la musique joue depuis peu ; les Guyanais ne sont pas des couche-tôt, et surtout pas pendant le carnaval. Peu importe ; comme la règle dit que le touloulou est roi, et que je suis rassurée sur mon aspect totalement incognito, ma timidité du début s'est envolée et j'invite hardiment un homme inconnu à danser.

    Car c'est aussi la règle : le touloulou invite l'homme qui n'a pas le droit de refuser. Le touloulou ensuite peut abandonner l'homme à tout instant s'il le désire. Je fais ainsi quelques danses pour chauffer mon corps, invitant un cavalier après l'autre. La salle se remplit peu à peu ; j'observe comment dansent les autres, afin de parfaire mon style.
    « Mazurkas », « Méringués »… les seuls noms de ces danses évoquent le soleil, le rythme balançant des musiques tropicales, qui rapidement s'impriment dans mon corps souple et agile ; je peux danser, valser, voler, virevolter au rythme des mélodies grisantes, guidée le plus souvent par des cavaliers experts, probablement diplômés des Universités du Carnaval durant les années précédentes !

    Un soir, un des cavaliers nouvellement arrivé attire mon regard.
    « Il est rudement beau, me dis-je. Il semble aussi rudement bien danser… Et si je l'invitais ? »
    J'attends que le morceau de musique se termine, mais… oh… à peine ai-je eu le temps de m'approcher de lui, qu'il est happé par une autre touloulou…
    « Ah… ce cavalier me semble fort demandé » me dis-je encore…
    Qu'à cela ne tienne, je suis patiente ; et quand enfin j'arrive à danser avec cet homme, ah… comme je me sens bien ! Il danse parfaitement, il mène parfaitement, tout en serrant mon corps contre le sien doucement, mais sûrement. Nous faisons une danse, échangeons un regard de temps à autres. Je dois me persuader qu'il ne peut pas savoir qui je suis puisqu'il ne peut voir que mes yeux. Sait-il que je suis blanche ? Lui est noir, c'est sûr ! C'est un Guyanais. Peut-il savoir que je suis blanche à la façon dont je danse ? C'est possible. Il semble intrigué, comme s'il se posait des questions…
    Je le laisse, toute à des émotions qui déjà bouillonnent en moi. Je rentre ce soir-là dans ma chambre sans pleurer, avec dans mon coeur de touloulou, le visage et le corps d'un
    homme qui dès lors me fait rêver… La semaine sera longue pour attendre le prochain bal !
                         
    Le samedi arrive enfin, et avec frénésie, je prépare toute ma tenue sans oublier le nécessaire pour danser jusqu'au matin peut-être : de l'eau pour me désaltérer, du chocolat pour l'énergie, et des vêtements de rechange car on transpire beaucoup dans ces universités !
    Me voilà prête, dans la salle des Mécènes, mais mon cavalier mystérieux n'est pas encore arrivé, il semble que son heure soit plutôt minuit. Alors je m'entraîne, je m'échauffe avec les autres qui du coup me semblent bien fades ! Serais-je amoureuse ?

    Minuit. Le voilà. C'est bien cela, c'est son heure. Il est accompagné de ses amis. Vais-je oser l'inviter à nouveau ? Va-t-il me reconnaître ? Comment le pourrait-il ?…
    Le temps que je me pose ces stupides questions, et il est embarqué par une autre touloulou ! C'est malin ! Les bons cavaliers ne restent pas longtemps libres…
    Cette fois je prends mon courage à deux mains, et la prochaine danse…
    Ah ? Mais ? Je m'approche à peine de lui qu'une autre touloulou est là aussi ; nous voilà deux touloulous à demander le même danseur, « mon » cavalier !… Un moment de flou, les regards se croisent, moi, elle, lui. Qui sommes-nous ? Qui dansera avec qui ?

    Ai-je été une milli seconde en avance ? Le cavalier mystérieux me regarde et prend ma main. Gagné.
    L'autre touloulou baisse les yeux. Je suis désolée, mais je m'envole !
    À peine commençons-nous à tourner que nos corps se reconnaissent. Je sais. Et il sait. Pas un mot n'est échangé.
    Car c'est encore une autre règle des touloulous : le touloulou se tait. Et si toutefois il doit parler, il le fera en déguisant sa voix, afin bien sûr de ne pas risquer d'être reconnu. De toute façon, point besoin de parler quand on est touloulou. Le langage du corps suffit, et des yeux. À plusieurs reprises, mon doux cavalier, comme je l'appelle déjà, plonge ses yeux noirs dans les miens. « Qui es-tu ? » semble-t-il demander.
    Son large corps m'emporte dans les mazurkas d'une façon de plus en plus intime, collés, serrés, collés, serrés…
    Je dois prendre un peu de distance… une pause… c'est trop. Que se passe-t-il donc en moi ? Serais-je amoureuse d'un homme que je ne connais pas, juste parce qu'il danse
    bien ?

    Des semaines passent ainsi… entre les vols tranquilles sur la forêt et les nuits de carnaval… Chaque samedi soir je retrouve mon doux cavalier, et nous dansons autant que je le souhaite puisque c'est moi qui décide ! Il ne cherche même pas à danser avec d'autres touloulous, il semble bien avec moi, et moi je suis vraiment bien avec ce cavalier mystérieux.

    Une nuit, je lui demande un verre à boire, car c'est aussi dans la tradition ; le touloulou peut se faire offrir une boisson par son cavalier, qui n'a pas le droit de refuser !
    Ainsi nous voilà dehors, en silence, au milieu des autres danseurs et touloulous, tout un monde de couleurs et de chaleur. Je demande avec une voix déformée, un coca, qu'il m'offre en souriant, intrigué, mais sans pour autant chercher à savoir qui je suis.

    Bientôt la fin du carnaval approche, je me demande comment faire réellement connaissance avec mon
    cavalier… Je danse encore toute la nuit avec lui ; nous sommes en sueur ; et très proches l'un de l'autre. Il sait bien que c'est toujours le même petit touloulou qui l'invite depuis plus d'un mois, mais qui je suis, cela il ne le sait pas.
    La fin de la nuit approche. Je dois rentrer. Dormir un peu. Demain je vole. Que dire ? Que faire ? Je veux revoir mon cavalier. Alors je m'arme de courage, je l'entraîne dehors et en déguisant ma voix, je lui demande :
    « On va se revoir ? »
    Son visage s'éclaire d'un grand sourire brillant, ses yeux pétillent, il est visiblement content. Mon coeur bondit. Il sort un papier et note une adresse, il me dit d'aller là-bas dimanche après-midi. Je suis aux anges ! Je rentre dans ma petite maison, heureuse, planant dans les musiques et les nuages, avec dans mon coeur, un doux cavalier qui s'appelle Antoine. Mais cela je le saurai… demain !

    Le dimanche après-midi, j'arrive au lieu en question. Des centaines de voitures garées là m'indiquent que je suis au bon endroit. De la musique à tue-tête confirme. Un foule bigarrée, colorée, mange, parle, danse, crie, s'amuse. Cette fois, point de déguisements et je suis la seule blanche ; pas de doute, mon regard a vite fait le tour. Que des Créoles, des peaux aux belles couleurs de café à chocolat. Comment vais-je trouver mon cavalier à la peau chocolat justement ? Ah ! Voilà, je l'ai repéré. Il est debout, seul, royal, toujours aussi beau, sur une allée. Il ne m'a pas vue. Et de toutes façons il ne sait pas qui je suis, il ne sait pas que c'est moi son petit touloulou !

    Ce moment est très excitant, mais aussi un peu inquiétant… ma tête s'agite…
    « Et s'il était déçu ? »
    Bon, je me sens suffisamment jolie pour estimer qu'il n'y a pas à se poser de question si bête !
    Je n'ai pas envisagé celle ci : « Et si moi, j'étais déçue ? »
    J'avance, me voilà sur l'allée, je m'approche, je suis face à lui.
    « Bonjour, tu me reconnais ? »
    Son visage d'un coup s'illumine à nouveau de son grand sourire !
    « Comment tu t'appelles ?
    – Antoine, et toi ?
    – Mirabelle. »
    Voilà un dialogue intéressant ! Nos danseurs enfin se sont présentés !
    Le plus intéressant est à venir, lorsque nous nous demandons où nous travaillons.
    « Et tu fais quoi, Antoine ?
    – Je suis pompier à l'aéroport de Cayenne Rochambeau »
    Ça alors ! Je ris de bonheur ! C'est vraiment trop drôle !
    « Et toi, tu fais quoi ?
    – Moi, je vole, je suis pilote à Air Guyane.
    – Ah sans blagues ! C'est toi la pilote à Air Guyane ? J'ai entendu parler de toi bien sûr ! »

    Et voilà. Un lien tout doux se tisse peu à peu, de danseur mystérieux et touloulou intrépide, nous devenons collègues sur le même aéroport ; ma joie est grande, car nous pourrons nous revoir…

    Ce dimanche, nous dansons sans interruption, collés serrés, d'une façon de plus en plus intime ; nous ne nous quittons pas ; cependant, Antoine ne veut pas que nous nous rencontrions en dehors du carnaval, avant que celui-ci ne soit fini, aussi ce soir-là je rentre seule chez moi, un peu étonnée, très impatiente mais cependant comblée. Je me sens déjà aimée.

    Danser en touloulou à présent ne m'intéresse plus. Je ne cesse de penser à mon doux cavalier et à la fin du carnaval. Enfin les trois derniers jours arrivent, la « dernière ligne droite » comme ils disent. C'est une grande frénésie, un marathon de danse auquel je ne participe pas. Je vole et je suis amoureuse ; cela suffit pour remplir mon coeur et mon emploi du temps !

    Je devrai encore attendre plus d'une semaine pour rencontrer à nouveau Antoine. J'essaie de me convaincre que c'est une bonne chose : il n'est pas pressé, il va lentement et sûrement ; mais ça n'est vraiment pas dans mon tempérament de feu qui veut tout, tout de suite. Ça ne fait rien, j'aime Antoine comme il est, et son caractère doux, sa tendance lente, tout son être si calme, si stable me font beaucoup de bien, je le sens. Alors j'attends patiemment…

    Un jour, il arrive. Dans mon nouveau logement, un joli studio tout en bois exotique, toujours dans la même résidence avec la piscine et les fleurs de toutes les couleurs.
    Nous n'attendons pas beaucoup pour laisser nos corps se reconnaître et s'étreindre. Antoine est un amant hors pair. Il me transporte dans des sphères jamais atteintes. Nos corps transpirants s'aiment et s'attirent, s'aiment encore et encore et encore… Je découvre avec Antoine un monde nouveau non encore exploré. Il vient souvent me voir, moi sa petite touloulou, sa pilote, son amante, et nous volons à notre façon, en étreintes amoureuses, effrénées et tendres.

    Je suis très amoureuse. Mais lors de notre première nuit ensembles, il brise mes rêves lorsque nous nous posons cette question cruelle :
    Lui : « Tu es mariée ? Tu as des enfants ? »
    Moi, étonnée de cette question : « Non ! »
    (Évidemment…)
    Mais pourquoi donc m'a-t-il posé une telle question ?
    J'ai peur soudain de comprendre. Non ! Ça n'est pas possible… Il faut pourtant demander, il faut savoir…
    Timidement, sans vouloir entendre la réponse, je demande alors :
    « Et toi ? »
    Antoine me répond le plus naturellement du monde :
    « Moi ? Bien sûr je suis marié. J'ai trois enfants, avec trois femmes différentes ! »
    Je suis sidérée.
    « Tu veux dire ? Tu es marié avec trois femmes ? Tu vis avec trois femmes ?
    – Non, je suis marié avec une femme mais je ne vis pas
    avec elle, et des autres, je suis séparé. »
    Ça alors, je suis ébahie, choquée, et tellement déçue, immensément déçue ; mon beau rêve d'amour entre une pilote et un pompier déjà s'écroule. Des larmes coulent sur mes joues ; Antoine les essuie doucement.

    En fait nous sommes profondément différents, issus de cultures profondément différentes. Cette situation pour lui, est normale : ici tant les femmes que les hommes ont d'autres relations, c'est dans les moeurs et presque au grand jour. Ça n'est pas la monogamie que je connais, ça n'est pas non plus dans mon tempérament de femme fidèle qui aspire à un amour unique. Pourtant une liaison toute douce nous unira pendant plus d'un an. Une belle année où j'oublierai les souffrances pour me sentir aimée, pour sentir qu'un homme pense à moi. Et même si je ne suis pas seule dans sa vie, ça n'est pas si grave ; après tout on peut aussi partager l'amour, non ?

    Je rêve de lui dans mon hamac et dans les avions. Nous nous retrouvons souvent, soit dans mon nid en bois exotique pour quelques câlins, soit à son travail pour un doux moment de complicité, de jeux, de discussions, pour partager un repas ou des fruits… Je vais même emmener Antoine et ses amis pompiers un jour à Saint Georges ! Quelle aventure ! Ils ont loué l'avion pour faire une sortie, et je suis leur pilote. Comme je suis fière ! Et comme Antoine est fier de moi aussi !

    C'est une bien belle histoire d'amour, mais lorsque mon tempérament de feu se réveille, la gentille touloulou amante, patiente, tolérante et compréhensive se transforme en une gamine capricieuse qui veut plus que ce que l'on peut lui donner. Elle veut plus de visites de son amoureux ; elle veut
    l'exclusivité : tout et tout de suite.
    Un jour, je crie après Antoine car il ne peut pas venir me voir tout de suite ; je suis tellement déçue, j'ai mal, je crie.
    C'est la première fois ; ce sera la dernière. Il ne répond plus à mes appels sauf pour me signifier la fin de notre relation.
    Mon coeur se fend, la stupeur m'envahit :
    « Ce n'est pas vrai ? Juste pour ça ? Pour cette petite colère ? »
    Je ne peux pas le croire, je voudrais remonter le temps, ravaler mes paroles, mon attitude, mon impatience, ma colère, rattraper, corriger ce comportement qui est sorti de moi sans que j'aie rien contrôlé.
    Trop tard.
    Actions, conséquences. La chaîne de la vie est en route et ni ne s'arrête ni ne fait marche arrière.
    C'était le début d'un nouveau carnaval. Cette fois, son goût sera amer. Ce carnaval prendra tournure de défi, déchaînement, et extrême souffrance. Je défie Antoine en allant danser près de lui avec d'autres hommes, et lorsque je vois qu'il me reconnaît, je me déchaîne comme un diable, emportée par mes cavaliers experts dans les folles musiques… Je vois que je suis même admirée pour mon style énergique, sportif, et artistique qui tient parfois de la transe…

    Mais sous le masque, la petite touloulou ne fait que pleurer.

    Après la douceur, l'amertume

    Pourtant la vie en Guyane continue ; les vols en Twin- Otter se suivent et se ressemblent, c'est le vol de ligne qui n'a rien à voir avec les aventures du vol taxi. Je suis lâchée sur le Cessna 208, le super mono-turbo-propulseur qui passe partout et se manie comme un vélo, ou plutôt comme une moto. Je fais beaucoup de vols cargos avec ce Cessna, ainsi je suis tranquille, seule à bord, au dessus de la forêt infinie, et j'apporte des cargaisons de nourriture, de médicaments, ou de pièces diverses, aux villages des confins de la Guyane.

    Il y a aussi les ballades en motos justement, avec les amis motards ; la XT 500 me propulse avec sa puissance légère sur les pistes rouges de latérite ; nous dormons en carbets dans les hamacs que nous accrochons sous ces cabanes légères sans murs ; nous remontons parfois les fleuves en pirogue pour nous retrouver en pleine jungle, loin de toute civilisation, vraiment loin ; là, il me semble être à l'origine du monde.

    Comme si la forêt d'une densité et d'un mystère sans pareils n'avait jamais vu d'humain depuis la nuit des temps. Dans ces profondeurs, mieux vaut ne pas s'éloigner du campement car se perdre est chose extrêmement rapide, et dangereuse, il va sans dire.

    Cela m'est arrivé une fois, pour rien, un mètre ou deux d'éloignement, et j'étais perdue. Plus aucun repère, ni lumière, ni soleil, ni est, ni ouest, ni bruits, rien ; que la panique qui s'est rapidement manifestée : « Et si je ne retrouvais plus mes amis ? » Dans la forêt, l'orientation n'existe plus ; l'on fait un pas devant, et l'on croit être derrière ; l'on tourne, car : « c'est de l'autre côté, c'est certain », mais non, là non plus il n'y a rien ; alors : « ça doit être par là, c'est sûr » mais non toujours rien que la jungle verte, épaisse, touffue, les cris des oiseaux qui s'appellent, un vertige de profondeur insondable où l'égarement grandit, avec la peur… car se perdre signifie mourir… et c'est
    possible…
    Ce sont mes amis qui m'ont retrouvée et sauvée !

    Même en dehors du carnaval, la fête est toujours présente en Guyane, alors je m'en repais rageusement en passant des nuits à danser, en m'enivrant de musique, d'alcool et de folie ! Danses créoles, parties de rock and roll, fêtes d'anniversaires, ou fêtes tout court… des nuits durant, je plonge dans les plaisirs de toutes sortes…

    Mais je pourrais boire sans fin, danser des nuits entières, ma soif ne sera jamais assouvie, car elle est d'une autre nature. Aussi excitantes que soient mes activités, aussi sympathiques que soient mes amis, il y a toujours un moment où, comme lorsque j'avais quinze ans, je quitte la foule et, me retrouvant seule, je reste là, à regarder mes pieds et les étoiles, mes pieds et les étoiles, et je demande à l'univers :
    « Mais qu'est ce que je fais là ? Dites-moi ! »
    Comme aucune réponse ne me parvient, la fête foraine continue : un tour en avion, un tour en bateau, un tour en moto… « Tournez, tournez manèges ! »… La musique assourdissante grise ma tête… sur les petits chevaux de bois je monte et descends mécaniquement… pour oublier… pour faire « comme si »…

    Combien de fois, seule aux commandes de mon avion au dessus de la forêt amazonienne, je souhaite que le moteur s'arrête… qu'on en finisse… et que l'immensité verte m'engloutisse. Mais rien n'arrive. Je dois être protégée ; pourtant je me sens oubliée, de tout et de tous.

    Alors je me jette dans les sports, une nouvelle folie que je peux pratiquer toute l'année ; ça n'est pas comme le carnaval qui ne dure que deux mois. Et comme pour le reste, j'y vais à fond : aérobic, course à pieds, natation, vélo, je fais tout ; mon corps le sent et je deviens mince pour la deuxième fois de ma vie, mince et musclée. Mais à quel prix !
    Mes amies pourtant me mettent en garde :
    « Fais attention Mirabelle, tu as bientôt quarante ans, à cet âge le corps ne réagit plus comme à vingt ans, tu devrais te modérer un peu.
    – Me modérer ? Non mais je rêve ? Moi, c'est à fond, et si je casse mon corps, et bien, tant pis ! »

    Je ne sais même pas ce que veut dire « modérer ». Ce mot n'est pas dans mon vocabulaire. Mon raisonnement, totalement irraisonné se résume à ceci : aller jusqu'au bout de ce que je peux faire, jusqu'au bout de mon corps, sans aucune conscience des conséquences. Je suis portée par mes seules réactions instinctives, violentes et aveugles ; il semble qu'il n'y ait pas un brin de sagesse dans ma cervelle ; j'ai pourtant trente-huit ans… mais peut-être que la sagesse n'a
    rien à voir avec l'âge… C'est que mon coeur est toujours en douleur et je ne trouve pas la porte de la guérison…

    Alors c'est décidé, je vais faire le marathon de Guyane, carrément. Je trouve un entraîneur, qui ne veut pas m'entraîner, car dit-il, je n'ai pas assez de « terrain », d'expérience.
    « Mais enfin, je cours tous les jours, je fais des dix-sept kilomètres, vingt-quatre et même trente kilomètres, je suis volontaire, déterminée, courageuse, je peux le faire, je le sais, oui, je peux le faire et je le ferai ! »
    J'insiste tant qu'il finit par accepter de me guider dans cette aventure, dont je n'imagine pas les conséquences.
    Alors c'est le début d'un entraînement très intensif qui me plaît totalement. J'adore courir, et même si je ne vais pas vite, je suis endurante : course en stade, sur la route, dans les chemins, les collines, par temps pluvieux, ou sous le soleil, je cours, n'ayant qu'un seul but : réussir à finir le marathon de Guyane. Je prévois cinq heures de course, peut-être plus ; je ne suis pas pressée, je veux juste le finir.
    Tout se passe bien, nous sommes à deux semaines de la course, je me sens en super forme ; je bois des boissons salées sucrées pour l'énergie, je mange des pâtes pendant la nuit, je m'envole en courant sur les pistes du stade…
    Mais… justement, un jour, au stade, une douleur s'éveille dans la jambe… « ça n'est rien » me dis-je et je continue ; mais la douleur s'aggrave, mon visage se crispe, la jambe ne veut plus répondre, la douleur s'intensifie…
    « Oh non… » Je dois m'arrêter, paniquée à la vue de ce que je viens d'entrevoir.
    C'était cela dont me parlaient mon entraîneur et aussi mes amies ; le danger de n'avoir pas assez d'expérience qui débouche sur la blessure, donc l'abandon. Je chasse ces pensées défaitistes espérant encore me remettre avant la course ; mais les jours suivants confirment le diagnostic évident. Triste, résignée, et un brin penaude, je vais finalement voir mon entraîneur et lui annonce mon abandon. Il est désolé pour moi, car il commençait à y croire, mais il m'avoue son soulagement :
    « C'est plus sage ainsi. »
    Je n'ai que faire de sa sagesse, mais je suis forcée de m'arrêter, profondément déçue, sans même voir que je ne récolte que la conséquence de mon inconscience… J'assiste au marathon comme spectatrice et à partir de ce moment, des douleurs dans mon corps apparaissent un peu partout ; j'ai un mal fou à sortir du lit le matin, tout semble bloqué ; je ne peux plus faire aucun sport, pas même nager la brasse ; la marche sur la plage, et la planche dans l'eau restent mes seules possibilités tant mes articulations sont douloureuses. Je vais voir docteurs, spécialistes du sport, kinésithérapeutes,
    ostéopathes, acupuncteurs, rien ni personne ne me soulagera.
    On me dit que je n'ai rien, pourtant j'ai mal. Cependant comme cela reste supportable, je vivrai avec ces douleurs mystérieuses durant des années, toujours en volant au dessus de la forêt, mais sans les sports, et sans amour. Pourtant…



    Un amour brûlant qui me brûle.

    Un jour, mon ancien professeur de Kung Fu, Bruno,m'annonce que leur grand manitou, un super chef 
    entraîneur vient de France pour un stage spécial auquel je suis invitée et bienvenue. Fascinée depuis toujours par cet art martial qui m'apparaissait aussi fort spirituel, j'avais essayé le Kung Fu, quelques temps auparavant, mais, n'étant plus toute jeune, j'avais déjà blessé mon corps.
    « Ah tiens, pourquoi pas ! » me dis-je, heureuse d'avoir une occupation intéressante…

    Le vendredi midi je me rends donc à la salle des sports, impatiente de découvrir en quoi consiste cet entraînement très spécial donné par l'entraîneur en question. Installée dans la tribune, parmi un public de connaisseurs, je vois une multitude de jeunes qui suivent à la lettre les mouvements élégants d'un homme grand, mince, souple et blanc. Tous les clubs de Guyane sont là. Cet homme magnétise mon attention et bientôt je ne vois plus que lui. Ses instructions, ses gestes, sa voix sont d'une précision qui porte à tous les coups. Il semble absolument excellent et totalement hors pair. Soudain voilà son corps qui littéralement s'envole ; ses jambes, l'une après l'autre lancent des coups de pieds retournés en décrivant des cercles parfaits à plus de deux mètres de haut ; après quoi l'homme se rétablit d'une façon magistrale sans un mouvement de déséquilibre. C'est extraordinaire. Je suis fascinée. Bientôt c'est la fin de la séance, les jeunes regagnent les vestiaires ; Bruno, mon prof rejoint l'homme volant et comme il m'a aperçue sur les gradins, me fait signe de venir ; il me présente ainsi à Patrice. Nos regards se croisent ; ses yeux sont petits mais très perçants ; je sens le coup de foudre lancé dans mon coeur. Je suis invitée à manger avec eux ; je ne sais déjà plus ni l'heure qu'il est, ni quel jour nous sommes ; je ne peux plus quitter cet homme des yeux et me retrouve bientôt autour d'une grande table, où nous prenons un repas. Des discussions banales, ponctuent le déjeuner. Je n'ai d'yeux et d'attention que pour cet homme. Il me dit être fasciné de rencontrer une femme pilote qui vole au dessus de la forêt amazonienne. Je suis subjuguée de rencontrer un homme volant aussi maître de lui, et sachant mener royalement tant de jeunes sur la voie de son art martial.

    Après cela, tout va très vite : une sortie en forêt avec l'équipe, des regards, des paroles, une soirée en boîte de nuit, et la danse m'unit à cet homme d'un amour nouveau et fulgurant. Mais l'homme n'est là que pour trois jours ; et déjà je l'aime à la folie. Nous passons la nuit ensemble à danser, car nous ne savons plus nous quitter. Je veux vivre avec lui, je veux le suivre partout où il ira ; pourtant au petit matin, il me demande de le ramener à son hôtel.

    Profondément déçue, je ne comprends pas, je le regarde perplexe, je croyais que… ai-je rêvé ? Debout, près de l'entrée de l'hôtel, alors que le soleil se lève dans un ciel flamboyant, il m'avoue :
    « J'ai une femme et des enfants, je ne veux pas les quitter. »

    Je regarde le soleil ; son disque rouge embrase tout le ciel tandis qu'en moi un volcan se lève et rugit, qui semble hurler à l'univers cette douleur lancinante qui une fois
    encore se réveille…
    Pourquoi ? Pourquoi encore une histoire de souffrance et d'amour impossible ? J'étais prête à
    tout quitter pour suivre cet homme extraordinaire…
    Pourquoi ? Une rage aussi puissante que le feu du ciel m'envahit et m'anéantit. Je passe quelques heures de sommeil dans un flot de larmes amères avec la sensation cuisante d'une injustice répétée que je ne comprends décidément pas.

    Pourtant Patrice me rejoint plus tard ; nous passons les dernières heures de son séjour, ensemble sans pouvoir faire un pas l'un sans l'autre, collés, aimantés, comme des aimants, amants. Ballades, plage, restos, quelques vols aussi où il me semble avoir mis le pilote automatique dans ma tête, tant je suis ailleurs que dans mon cockpit.

    Puis c'est le dernier repas, le dernier resto et bientôt, l'avion. Je ne peux pas y croire. L'auto fait une crevaison. Ah c'est la meilleure ! Je dis que ça porte chance, mais Patrice devient nerveux. Il ne veut pas rater son avion. Moi si.
    On répare et on arrive à temps, main dans la main. Et comme je suis pilote et que tout le monde me connaît dans ce petit aérogare qui est comme ma maison, je peux accompagner mon ami Patrice jusqu'en salle d'embarquement. Ma main dans sa main, j'ai la sensation d'accompagner mon mari.
    C'est doux.
    Soudain tout se précipite.
    L'appel d'embarquement est lancé. Les passagers vident la salle d'attente, et bientôt il n'y a plus que ses collègues et nous… Les collègues disparaissent à leur tour happés par les tubes d'embarquement. Il ne reste plus que nous, cet homme que j'aime et moi qui ne peux lâcher sa main… Je veux le retenir, je veux partir avec lui, mais le tapi roule et l'emporte…

    Le tunnel qui engouffre les passagers a englouti mon amour. Je quitte les lieux aussi vite que possible ; mon visage se décompose à grande vitesse, déjà les larmes coulent, une boule de feu monte dans mon ventre ; alors je cours vers le parking, saute dans ma voiture et je roule vers le bout de la piste de décollage, en pleurant, en versant des torrents de larmes ; et lorsque l'énorme Boeing 747 d'Air France décolle en rugissant de ses quatre moteurs, alors je rugis moi aussi… je hurle… je crie… je déchire le ciel de ma voix… j'arrache les étoiles… je casse la voûte céleste… je brise ma tête… je brise mon coeur… j'ai mal… tellement mal… terriblement mal…

    Je ne voulais pas qu'il parte. Je ne voulais pas que cette histoire existe comme ça. Je ne comprends pas ce que je fais dans une vie comme ça, avec seulement des amours et des séparations qui me lacèrent le coeur, qui me réduisent en lambeaux. Pourquoi ? Bientôt je ne pourrai plus vivre. C'est
    trop. Ça fait trop mal.
    Pourquoi je n'ai pas le droit moi aussi d'avoir un amour ? Un mari ? Pourquoi ?
    « Pourquoi ?? Répondez les étoiles !! Répondez au lieu de me regarder comme ça en rigolant ! »

    Je ne ris plus du tout. Après des heures passées à vider ma peine au ciel, je rentre dans mon bel appartement vide, terne, triste, où je dors épuisée. Je me réveille le matin, surprise d'être encore en vie, le visage encore une fois gonflé, la voix cassée, le corps et le coeur, une nouvelle fois, brisés en mille morceaux.
    Des lettres passionnées, une correspondance ardente garderont éveillé un espoir impossible mais surtout m'aideront à survivre.


    Ceiba Pentendra, un début de Sagesse ?

    Je ne peux plus faire de sport, mais un jour je vais marcher dans la campagne où j'allais courir auparavant ; c'est un beau sentier qui tourne autour de la colline de Matoury, et se termine en descendant le long d'une rivière. Là, il y a un grand Arbre, un immense Fromager. Non ça n'est pas l'arbre de Maître Renard, mais un arbre tropical géant dégageant une énergie particulière. Et ce jour-là, ma peine est si grande que je pose mes bras et ma joue sur son tronc rugueux.

    Muette, je lui donne toute ma souffrance. Il m'apaise. Et dans mes pleurs, je lui demande silencieusement…
    « Que faire ? »
    Alors j'entends sa voix toute douce qui me dit, qui me murmure…
    « Modère… »

    Oh ! Quelle surprise… « Modère »… Ce fameux mot qui n'est pas dans ma tête…
    Cette fois j'écoute mon ami l'Arbre, et accepte ses paroles. Je comprends que je dois essayer d'intégrer ce mot à mon vocabulaire et à ma vie. Mais tant de feu brûle encore en moi…

    Heureusement le chemin est mystérieux et il se fait au jour le jour sans que l'on y puisse rien. J'ai dû vider de moi des tonnes de réactivité enflammées durant des années avant de pouvoir laisser venir la Sagesse, Sagesse que pourtant je cherchais depuis le début, Sagesse qui pourtant était en moi depuis le début, comme elle est en chacun de
    nous.
    Etonnant labyrinthe que la vie…

    Un jour dans les rues de Cayenne, j'aperçois une salle de yoga. Je jette un coup d'oeil et ne vois que des gens allongés !
    « Que font-ils donc à dormir comme ça ? Ah ça alors, ça n'est pas pour moi ! Je veux du tumulte, moi, de l'action, du mouvement ! » pensé-je en m'éloignant rapidement…

    En revanche, un ami m'initie à quelques pratiques Zen de méditation : derrière les yeux clos, je regarde passer les pensées comme si c'était des nuages dans le ciel. Voilà qui me plaît… qui me fascine même…
    « Cela est Vrai. » me dis-je.

    Alors je commence à lire doucement des livres de Sagesse : Taisen Deshimaru, Alexandra David Néel, dont la plume enfin abreuve ma soif de Vérité avec les Enseignements Secrets des Bouddhistes Tibétains. Cela résonne très fort ; je commence à comprendre, il y a d'autres portes.

    Mais il faut que je bouge encore. J'ai pris une grande décision : je vais quitter la Guyane pour devenir pilote de Boeing ! A nouvelles souffrances, nouveau défi. J'ai fait le tour des petits avions de Guyane, je veux aller jouer dans la cour des grands. J'ai trouvé un emprunt, me suis inscrite à un stage pour passer la qualification Boeing 737, c'est une grande marche, une nouvelle étape, qui nécessite de quitter la Guyane. Je ne suis pas certaine que les gros avions soient pour moi, mais je veux essayer, je veux aller voir ; et de toute façon je n'ai plus rien à faire ici.

    C'est le 31 décembre 1997. Un vol de nouvel an, pour une nouvelle vie. J'ai revu Antoine, mon doux cavalier.
    Nous avons fait la paix et l'amour ; et c'est dans ses bras que je passe les dernières minutes de ma vie en Guyane avant de me laisser emporter par le gros DC10 d'AOM, direction la métropole, la France. Et c'est bien sûr encore en larmes que je quitte Antoine, et en larmes que je passe ces dix heures de vol dans le DC10 avec du champagne pour griser ma tête. Je débarque à Paris complètement hagarde, dans une grisaille terne, pluvieuse et froide, me demandant encore ce que je fais ici… Déjà la Guyane et ses couleurs me manquent ; et Antoine.

    Mais non. « Je serai pilote de Boeing ! »
    Ah oui, c'est vrai. J'avais déjà oublié.
    C'est ma décision, mon sankalpa*, cette puissante résolution qui a le pouvoir d'écarter tous les obstacles jusqu'à sa réalisation.
    Le dernier jour en Guyane, j'étais allée voir mon autre ami, le grand Arbre, Ceiba Pentendra, car ainsi est son nom, arbre sacré des Indiens d'Amazonie. Je voulais lui dire au revoir. J'ai marché vers lui, puis je me suis collée à son tronc immense, sentant ses racines profondes enfoncées dans la Terre, et ses branches élancées vers le Ciel.
    En silence, j'ai parlé à mon ami :
    « Je suis venue te dire au revoir, je vais partir loin, pour devenir pilote de Boeing. »
    En silence il m'a répondu :
    « Il n'y a pas d'au revoir. »
    Ah ?… Et d'un seul coup c'était évident ; alors je suis partie. Et lorsque je me suis retournée pour lui faire un signe de la main, j'ai Vu une de ses branches qui dansait.

     

    Aventures d'une pilote yogini... chapitre 5


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  • 4. LA DÉCHIRURE, l' insoutenable douleur de la séparation

    Aventures d'une pilote yogini... chapitre 4

    Stage de vol aux instruments


    Il est revenu, reparti, revenu, reparti…
    J’ai reçu une donation de l’état pour mon stage de vol aux instruments* (IFR*), étape incontournable pour avoir la possibilité de transporter des passagers et de travailler en compagnie aérienne, un cadeau du ciel !

    « Tu vas revenir ? Dis ? Tu vas revenir ? »
    Je ne pense qu’à lui.
    Il m’installe dans un mini studio à Carnon tout près de l’aéroport de Montpellier Fréjorgues, où se trouve mon école. Le stage IFR commence en octobre et durera 4 mois. Il me dit qu’il part aux USA pour faire le point, il a besoin de réfléchir. Je comprends. Je le crois et j’ai confiance. Ainsi je plonge dans mon stage, gardant le total espoir que son issue verra l’obtention de mon diplôme et le retour de mon amour. Alors nous pourrons partir tous les deux, voler autour du monde !

    Automne Hiver 90-91. Quatre mois remplis avec des calculs à n’en plus finir, les « petits t * » du simulateur, desvols en bimoteur, le génial Beechcraft Baron 58, qui est un vrai régal de souplesse, de douceur, et de bonnes performances… Je m’éclate enfin à passer à travers les nuages, à voler au dessus de la couche, avec la sécurité des instruments qui n’ont plus de secrets. Je travaille à fond, je n’ai que ça à faire ; surtout ne pas penser. Pourtant les larmes envahissent toujours mes études et inondent mes livres. Je n’ai presque aucune nouvelle de Jules. Où est-il ? Que fait-il ? Va-t-il revenir ? En ce temps, il n’y a ni mobiles ni courriels, ça n’est donc pas complètement anormal. Parfois un appel arrive ; le ton de sa voix est si lointain, et ça ne semble pas seulement dû à la distance…

    Mi janvier1991 : après un test brillant je reçois maqualification IFR, de vol aux instruments. Je suis si fière ! J’ai réussi ! Je continue petit à petit à monter les échelons du chemin de l’aviation que je me suis tracé… Je voudrais tant partager cela avec mon amour, mais je suis sans nouvelles.Exactement le lendemain de l’obtention de ma qualification, la guerre du Golfe éclate. Avant le début de mon stage, toutes les compagnies recrutaient activement des pilotes, à présent l’annonce de la guerre du Golfe ferme toutes les portes… pire, elle les ouvre dans l’autre sens : les compagnies débauchent des centaines de pilotes, tous bien plus qualifiés que moi. Aucune chance alors, dans un tel contexte de trouver un emploi de pilote en compagnie. Que faire ?
    L’école dans laquelle je viens de faire mon stage me propose un emploi d’instructeur. Ça n’est pas ce dont je rêvais mais j’accepte ; mon expérience ainsi s’enrichira, et puis j’aime l’instruction. Je vais former des mécaniciens navigants d’Air Inter au pilotage ; les avions modernes étant dotés de plus en plus d’automatismes, le « moustachu », troisième homme du cockpit, la fine main qui sait ajuster les manettes de poussée comme personne est en train de disparaître.

    Les moustachus et la Caravelle

    Et me voilà en charge de quatre d’entre eux, quatre joyeux compagnons d’Air Inter aux heures de vol bien plus importantes que moi. Ils m’intimident un peu surtout lorsque je vois dans leurs carnets de vol, les avions sur lesquels ils ont volé : Boeing 707… Caravelle… Ah… La Caravelle ! Un amour d’avion qui me rappelle ce vol que je ne résiste pas à leur raconter :

    Je n’ai que dix heures de vol, je suis bébé pilote à l’aéroclub de Muret, prés de Toulouse, et pour mon anniversaire, mes parents m’ont offert un billet d’avion pour venir à Lyon, un billet aller-retour Toulouse Lyon ; j’ai alors vingt-sept ans, c’est mon premier vol en avion de ligne.
    Je suis toute excitée dans l’aéroport avant l’embarquement, je ne peux que regarder le ballet incessant des avions, dehors, me demandant pourquoi les gens passent leur temps à lire des journaux insipides ou à se gaver de sandwiches non moins insipides, au lieu de contempler les gracieux oiseaux blancs. Enfin, le moment de l’embarquement arrive. Et notre avion est une Caravelle. Elle est si belle, si fine, ses ailes immenses la font planer, diton, à plus de vingt fois sa hauteur. On appelle cela la finesse et c’est la Caravelle qui aurait la plus grande finesse de tous les avions de ligne, presque un planeur !
    Je rêve. Moi aussi, je plane déjà, avant même de décoller !

    Me voilà installée à mon siège. Je voudrais dire aux hôtesses que moi aussi je vole, moi aussi je suis une pilote ! En entrant, j’ai jeté un coup d’oeil dans le cockpit. Oh… une merveille ! Des instruments partout, des cadrans, des aiguilles… et trois pilotes bien occupés que je ne pouvais manifestement pas déranger à ce moment-là. Enfin, lorsqu’une hôtesse passe près de moi, j’ose lui confier mon secret et je lui demande si je peux aller dans le cockpit pour assister au décollage. Elle va demander, elle reviendra avec la réponse.
    J’attends. Les procédures de sécurité sauvetage passent, et bientôt c’est la mise en route, et même le roulage…
    Oh… je me sens très déçue, ils ne vont pas me prendre dans le cockpit, semble-t-il. Peut-être que l’hôtesse m’a oubliée ? Ah mais non, la voilà, elle me susurre à l’oreille que je ne pourrai pas aller dans le cockpit tout de suite mais plus tard, en croisière. Me voilà rassurée, et je peux alors apprécier avec tous mes sens le décollage de l’oiseau. Quelle puissance, quelle envolée, quelle grâce ! Ça y est nous volons ! Je me sens bien, tellement bien !
    Déjà l’hôtesse revient vers moi et me fait signe de la suivre.

    Oh… je suis acceptée, la porte du cockpit s’ouvre ; les trois hommes sont penchés sur leurs instruments, les pilotes devant, et le mécanicien navigant qui surveille son tableau latéral. L’hôtesse me fait signe de m’asseoir sur le petit siège là, de ne pas parler et de ne déranger personne. Cela va sans dire. Je suis tellement émue, les larmes perlent dans mes yeux, il me semble d’ailleurs que je n’ai pas assez d’yeux ni de sens pour tout voir, tout capter. J’essaie d’étendre toutes mes antennes pour m’imbiber totalementde ce moment hors du temps.
    Bientôt le troisième homme se tourne vers moi. Oh ! Je le reconnais ! C’est un pilote de l’aéro-club où je vole ! Ça alors ! Un vrai moustachu en plus ! Il me reconnaît aussi ; du coup la communication s’installe plus facilement. Il est si aimable qu’il m’explique tous les instruments, les jauges de carburant, les manettes de poussée, les températures… Il me montre aussi les altimètres, variomètres, anémomètres des pilotes, bien plus évolués que ceux du Rallye de l’aéro-club. Bientôt les pilotes à leur tour semblent un peu plus tranquilles et se tournent vers moi pour me saluer et me dire quelques mots ; entre autres, que vol étant très court, ils ne
    pourront guère s’occuper de moi.

    « Est-ce que vous voulez rester pour l’atterrissage ? me demandent-ils toutefois.
    « Oh ? Oui ? C’est possible ? Ah bien sûr que je veux !
    – D’accord mais vous restez totalement immobile et silencieuse !
    – D’accord. »
    Mon coeur fait des bonds, des larmes de bonheur, de plénitude, de complétion perlent autour de mes yeux, je me sens comblée au delà de ce que je pouvais imaginer. Nous sommes largement au dessus des nuages, en croisière, et face à l’est. Alors les pilotes me montrent une chose très curieuse que personne ne sait expliquer : face à nous se dresse le Mont Blanc, très loin mais largement reconnaissable avec sa magnifique silhouette blanche qui s’élève au dessus d’une immense mer de nuages. Nous sommes le matin très tôt, c’est juste l’aube, le soleil n’est pas encore levé ; aussi le ciel est-il encore foncé, mais il commence à s’éclaircir ; on distingue les couleurs claires au dessus de la ligne d’horizon. Et ce qui est extrêmement étrange c’est ceci : sur le Mont Blanc, au milieu de la masse de la montagne, il y a comme un puissant spot de lumière, c’est très net. C’est comme si une maison éclairée était là avec sa lumière, mais c’est impossible, il n’y a pas de lumière comme ça dans le mont Blanc ; et même si des alpinistes faisaient un feu à ce moment-là, ou dirigeaient une lampe vers nous, cela n’aurait jamais cette intensité, cette magnitude. Alors c’est un mystère qui reste entier jusqu’à aujourd’hui.

    Je suis dans un autre monde. Sous le charme puissant de cet avion gracieux qui file dans le ciel comme un oiseau, je suis abasourdie par la beauté de la Nature immense, que je perçois dans une dimension non ordinaire depuis nos dix mille mètres d’altitude. Je suis subjuguée par le métier de ces pilotes qui me fascinent avec leur travail en équipage, ballet ou plutôt, symphonie, dont je découvre bientôt une partition extraordinaire…
    Car déjà il nous faut descendre.

    Je ne sais pas encore repérer quel pilote fait le vol, du reste je ne connais encore rien à ce genre de répartition, ne sachant que distinguer le commandant du copilote. Ça c’est facile puisque le commandant est à gauche et le copilote à droite ; alors le commandant fait descendre l’avion. Ils ont pris la météo de Lyon, ça n’est pas fameux : « Zéro-zéro » me disent-ils. Le moustachu me dit rapidement que ça veut dire : « brouillard épais, plafond zéro, visibilité zéro. »
    « Oh là là ! Mais comment vont-ils faire ? »
    Je garde pour moi mes réflexions de Bécassine et j’essaie de me taire ; les pilotes sont expérimentés. Je leur suis tellement reconnaissante de me garder dans le cockpit malgré la difficulté des conditions…
    En descente nous approchons de la couche nuageuse. Alors, le commandant regarde le copilote avec un sourire :
    « On le fait ? »
    L’autre approuve avec un autre sourire. Le commandant, alors ajuste quelques instruments, et l’avion se retrouve à foncer horizontalement, exactement à la surface de la couche nuageuse. Ah… le nez de la belle caravelle passe à huit cents à l’heure au ras des nuages, déchirant ça et là leur masse cotonneuse, nous émerveillant à chaque seconde par une sensation grisante de vitesse impressionnante… nous semblons glisser sur un tapis floconneux incertain qui s’ouvre sur le passage du bolide… et ce spectacle féerique semble ne jamais finir…
    Dans le cockpit, quatre êtres humains sont unis dans la contemplation de cette manifestation qui tient du surnaturel. Je n’ai pas assez d’yeux pour tout absorber… je me sens dans une autre dimension… un vaisseau spatial, une fusée magique…

    Bientôt il faut descendre pour de bon.
    Un autre ajustement des instruments, et ça y est, nous plongeons dans la masse cotonneuse ; cette fois plus de fol enivrement, plus de mont Blanc ni de nuages déchirés, seulement un univers blanc opaque qui devient vite gris : c’est la grisaille épaisse de la couche nuageuse qui recouvre la région lyonnaise.
    Je suis immobile, silencieuse et ne fais qu’observer avec toutes mes antennes, le ballet d’actions magnifiquement orchestré qui se déroule devant mes yeux. Je ne sais absolument pas où nous sommes, ni à quelle altitude nous sommes, je n’arrive pas encore à lire ces altimètres évolués et tout va bien trop vite. Je me laisse porter, guider par les mages pilotes. Le commandant demande des actions à son copilote qui s’exécute et répond : « Fait » ; un contrôle constant de toute
    action, une cross-check* de tout ce qui se fait dans le cockpit assure la sécurité du vol. A présent, il appelle une check-list, et c’est le troisième homme, mon ami le moustachu qui la lit. Les deux pilotes effectuent des actions mystérieuses en répondant : « Fait ! Vérifié ! Contrôlé ! Ok ! » Finalement le mécanicien termine avec : « Check-list avant atterrissage terminée ! »
    Plus personne ne parle et presque aucun mouvement ne trouble la descente de l’avion qui toujours descend, oui,cela je peux le comprendre grâce au variomètre et à son aiguille dirigée vers le bas ; c’est facile.
    Mais où sommes-nous donc ?

    Soudain tout arrive en même temps.
    Juste devant nous, les lumières de la piste surgissent de la brume et l’avion amorce en douceur un arrondi puis atterrit dans une trajectoire parfaite. L’avion ralentit et suit de petites lumières bleues qui me font penser que nous nous dirigeons vers le parking. Tout est invisible, nous sommes entourés de brouillard épais. Difficile d’imaginer que nous sommes à Lyon Satolas !
    Quel vol, quel voyage, quelle expérience !
    Ma résolution déjà pressentie, est à présent totalement confirmée dans ma tête et lorsque je rentrerai dans notre maison de Camargue, je l’écrirai sur un petit papier

    « Je serai pilote ! »


    Déjà un sankalpa*. Sans savoir ce que veut dire ce mot, je sens que cette résolution me portera jusqu’au bout.
    Je suis infiniment reconnaissante à cet équipage de m’avoir acceptée dans le cockpit et fait partager cette expérience. C’est quelque chose que j’essaierai toujours de faire lorsque, à mon tour je deviendrai pilote dans un cockpit, mais plus tard, les lois se durcissant et les cockpits se fermant à portes closes pour des raisons de soi-disant sécurité, il n’y aura plus cette possibilité pour les jeunes pilotes de découvrir ce monde merveilleux. Alors sincèrement, merci messieurs !

    Revenons en 1990 ; grâce à mon expérience dans la Caravelle, je me sens un peu plus proche de mes amis les « moustachus », nous nous comprenons et les heures
    d’instruction sont un vrai plaisir ; en plus ils sont bons, même excellents, ce sont des élèves parfaits avec qui tout va très vite !
    Les semaines passent ainsi, entre l’école de pilotage avec les gentils « mécano-nav », et mon studio glacial où je remplis le vide par l’étude, encore et toujours. Je prépare maintenant les « certifs du PL » c’est-à-dire les certificats théoriques de la licence de pilote de ligne, le but ultime.
    C’est très difficile et je fais tout toute seule, mais au moins cela me tient éveillée, le mental est focalisé et a de quoi réfléchir. Surtout ne pas penser. Ne pas penser. Cet acharnement n’empêche pas des rivières de larmes de couler régulièrement sur les livres et les pages de calculs.

    Le 15 mars 1991


    Il arrive. Un appel, une voix étrange, lointaine ; pourtant il est là, en France, à Montpellier, tout près. Je vais le chercher à l’avion. Dans l’auto, nous sommes silencieux. Son sourire à l’aéroport était étrange. Le mien peut-être aussi.
    Au mini studio vide avec vue sur la plage, la mer, les vagues, j’ai préparé une mini célébration. « Bienvenue » annonce une banderole pauvre en couleurs. Sur la table en formica, du champagne attend, que l’on va déboucher timidement sans oser se regarder trop fort.
    « A nos retrouvailles ! » dit Jules.
    Le mot est horrible, il sonne faux, vieux et moche. Je me sens extrêmement mal. Bientôt une exclamation de Jules déchire la blessure. Il m’appelle, moi Mirabelle, par erreur, « Julie », le nom de l’autre.

    Une seconde de stupeur, je le regarde sans vouloir comprendre, une intense énergie passe entre nos yeux, et là, je Sais.
    « Tu étais avec elle ? »
    Il baisse la tête, et dans un murmure…
    « Oui. »

    Ce mot déclenche en moi une fureur, une douleur, une souffrance si extrême que je ne peux plus rien contrôler. J’avais confiance, je le croyais seul, là-bas, dans le nouveau monde… En un seul mouvement, je vois mon pied se balancer contre la grande baie vitrée du studio et la faire voler en éclats ; je crie, je hurle, je pleure, je cours, je fuis, je pars, je descends les escaliers, je voudrais sauter de la planète Terre, je voudrais me volatiliser, ne plus exister… Mais mon corps est encore là, lourd, trop lourd, avec seulement de la douleur dedans, des tonnes, des gigatonnes de douleur qui ne peuvent pas sortir, alors je cours, je cours sans pouvoir m’arrêter… L’océan, c’est cela, je vais me jeter dans l’océan… mais les ridicules vaguelettes de la Méditerranée n’acceptent pas les désespérés. Je cours, sans savoir où je vais… je veux mourir… je veux ne jamais avoir entendu ce nom… je veux disparaître, en finir, partir, m’envoler, me dissoudre…
    Mais où est Jules ? Je veux le revoir… surtout, qu’il ne parte pas… « non ! ne pars pas ! »
    Je reviens, vers lui, en courant toujours. En moi un flot de violence incontrôlable déborde. Cet amour, cet amour plus fort que l’univers, pourquoi l’avoir cassé ? Pourquoi l’avoir brisé ? J’ai mal, si mal…


    Jules est debout sur la plage, aussi droit qu’un mur, aussi dur qu’un rocher ; je le frappe, je l’assaille de coups… comme les vagues déchaînées d’un océan en furie… je frappe, je tape, je brise… mais il reste de marbre…
    « Pourquoi ?… Pourquoi ? »…
    La douleur d’une intensité jamais connue empêche toute expression, si ce n’est les coups, comme si en le tapant je pouvais ouvrir son coeur, réveiller son amour, rallumer notre flamme, notre union, notre couple…
    Pourquoi alors que nous nous aimons tant, nous fracassons-nous l’un contre l’autre ? Pourquoi cette femme dans sa vie ? Pourquoi tout cet amour en moi qui n’a plus son écho ? Pourquoi tant de douleur ? Pourquoi ? Pourquoi ?

    Ce soir-là, je me retrouve seule dans le studio, une vitre cassée béante sur la mer agitée, mon coeur et mon corps brisés, fracassés, tout mon être complètement désintégré, pourtant encore vivant.
    Il est parti.
    Les lambeaux de la banderole traînent par terre.
    Un reste de champagne.
    « Nos retrouvailles ! »…
    Ridicule !

    Je sombre dans la douleur. Un puits sans fond dans lequel je m’enfonce perdant conscience du monde extérieur. Deux semaines sans sortir de mon studio ou presque. Sans manger ou presque. Sans dormir ou presque. À attendre seulement que le téléphone sonne. Mais il ne sonne pas.
    J’ai obtenu un congé maladie en allant voir une femme médecin qui m’a aussi donné des cachets pour dormir. J’en prends, juste un peu, ça n’est pas addictif, ça me calme. Lorsque je retourne à l’école d’aviation, on me donne un nouvel uniforme commandé quelques semaines auparavant. Quelle surprise lorsque je l’essaie : il est dix fois trop grand pour moi !
    « Mais enfin ils se sont trompés de taille ou quoi ? »
    Je réalise que j’ai perdu près de dix kilos, juste en deux semaines. Je ne peux plus assurer les vols ; je ne peux pas ouvrir la bouche sans que des flots de larmes sortent de mes yeux. Je quitte mon emploi, j’erre hagarde dans les rues et les supermarchés, certaine que tout le monde devine sur mon visage, le drame qui dévore mon coeur.

    Dans le studio, je ne vois qu’une chose, le téléphone, et je n’attends qu’une chose, qu’il sonne.
    La sonnerie, la simple sonnerie de cet instrument à double tranchant me plonge dans la terreur.
    Alors finalement, je débranche le téléphone et reste dans le silence.
    « Qu’il appelle donc, et il verra bien de quel bois je me chauffe ! »
    Mais le silence est encore plus insupportable.
    « Et s’il avait appelé ? Et s’il voulait revenir ? Ah comment ai-je pu être si stupide ? »
    Paniquée, je rebranche le téléphone muet.

    Je descends dans un cercle violent, une profonde dépression. Je perds huit kilos en deux semaines, je n’ai jamais trouvé meilleur régime pour maigrir ! Ha ha ha !
    Mais l’heure n’est pas aux rires, j’ai le visage figé dans les larmes, le corps tordu de douleur.
    Et soudain, un appel, c’est lui, il revient ! Oui ! Le voilà !
    « Je t’aime ! Je n’aime que toi ! On va recommencer, on va faire un bébé ! »
    Je suis transportée au paradis, on fait l’amour divinement, pour faire un bébé ! J’achète un maillot de bainspécial femme enceinte. La vie est à nouveau rose, mon
    amour est revenu !
    « Mais quoi ? Déjà tu dois partir ? Non ? Tu ne vas pas… non ! Pas possible… mais tu disais… un bébé tous les deux… mais qu’ai-je fait ? Qu’ai-je donc fait ? Non !! Ne t’en vas pas !! Je t’en supplie ! Ne pars pas… »
    Déjà il a franchi la porte, déjà il est parti, et je me retrouve seule, avec mon désespoir, mon maillot de femme enceinte, les larmes et la douleur pour compagnes.

    Cette terrible année 1991 nous verra nous réunir et nous séparer mille et une fois dans les pires douleurs.

    Je trouve refuge chez mes parents à Lyon pour un temps, abandon total aux larmes, sans rien d’autre à faire ni à penser. Ma mère qui n’avait jamais vraiment approuvé notre relation, n’en est pas moins désolée et me dit avec une conviction qui m’étonne :
    « Elle ne le gardera pas, il reviendra. »
    J’espère… j’espère qu’elle dit vrai.
    Un jour, je vais à la piscine pour nager, et essayer d’évacuer cette douleur sans fin ; je me vois alors en maillot de bain, pas celui pour femme enceinte et je réalise à quel point j’ai maigri ; du coup, j’ai enfin perdu mes grosses cuisses, celles dont j’avais toujours eu honte ! Ça ne me fait pas rire pour autant mais un éclair de lucidité passe devant mes yeux au moment où je plonge dans l’eau.
    « Je dois plonger dans cette nouvelle vie et ça peut être bien. »
    Oui, c’est cela que je vois à cet instant : je peux être heureuse aussi dans une nouvelle vie. C’est la première fois qu’une telle lueur positive apparaît. Elle est très faible, très fragile, et surtout, il semble que je ne souhaite pas être heureuse sans lui. Aussitôt que la pensée de mon amour perdu surgit à nouveau dans ma tête, je me laisse engloutir par le tsunami de douleur et de larmes.

    Un jour, il m’appelle à nouveau. J’ai repris quelques forces et je me sens capable de le voir sans céder à ses histoires rocambolesques.                                                  Quoi qu’il me dise, je dirai : « Non ».
    Mais ça n’est pas pour m’annoncer son retour qu’il veut me voir. Il semble lui aussi désespéré, paniqué, il ne sait plus où est sa place : il m’annonce que Julie, l’autre femme, attend un enfant. Il ne sait plus que faire.
    Je suis terrassée.
    Me dire cela à moi ? Me faire encore plus mal ? Mais Jules semble torturé plus que les mots ne peuvent dire.
    Voulait-il réellement un enfant avec elle ? Ou bien était-ce avec moi ?

    Il n’acceptera pas cette grossesse. Sans savoir communiquer autrement que par notre amour violent et déchiré, nous nous bagarrons encore tout en nous aimant.
    Corps à corps, coeur à coeur, tout n’est que violence de chair mise à nu. Il semble que des rouages puissants et invisibles nous écartent l’un de l’autre sans que nous puissions rien faire. Je me sens vide de tout et complètement impuissante ; mais je commence aussi à comprendre que je dois cesser ces entrevues destructrices si je veux continuer à vivre.
    Est-ce que je souhaite encore vivre ? Même si une vie sans mon amour me semble hors de toute compréhension, un instinct de survie, ou peut-être autre chose, me guide, me pousse, me mène, me tient en vie. Alors pour vivre, il faut arrêter de se voir. Je ne peux pas me laisser détruire ainsi, c’est sans fin.

    Canada Paris


    La lueur qui s’était allumée à la piscine, m’aide à acheter un billet pour le Canada. Voilà. Je vais partir au Canada.
    Forte de ma nouvelle coiffure, les cheveux frisés, méconnaissable tant je suis mince et habillée de beaux habits, je me sens élégante et prête à m’élancer dans ma nouvelle vie. Destination : Montréal. J’ai mon billet et quelques sous en poche ; pas de retour. Je ne sais rien de plus, sauf que je suis terrorisée. Terrorisée à l’idée d’une nouvelle vie, sans mon amour.
    Et si pourtant c’était possible ? Même si ça l’était, il semble que je ne l’accepterais pas. Je ne comprends rien à ce qui se passe en moi. Et c’est sans rien comprendre que je me retrouve un jour de juin 1991 à Montréal. Bon. Et maintenant, que faire ?
    « A moi le Canada ! »
    Ça sonne creux. Je me sens vide de tout, vide d’envie, vide de vie. J’espérais évidemment sans me l’avouer, tout en me l’avouant, que Jules viendrait me retrouver et que notre vie reprendrait. Au Canada justement, comme dans son rêve, avec la cabane, les hydravions…
    J’erre quelques jours sans but, sans rien. Peu à peu, je rencontre des gens sympathiques qui me font oublier mon désespoir pour un temps. Est-ce le début de ma nouvelle vie ? Les éclairs d’espoir entrevus dans le plongeon aquatique ? Juste à ce moment, je reçois un message : Jules va arriver, il vient me rejoindre. Ma nouvelle vie aura peu duré et je ne saurai jamais ce qu’elle aurait pu être. À la lecture du télégramme, c’est une joie mêlée de peur qui m’envahit : peur que ça ne marche pas, peur de souffrir encore ; je ne me trompe pas.


    Nous nous retrouvons quelque part et décidons de faire la traversée du Canada en autobus, une idée bien singulière.
    Cela durera deux semaines. Deux semaines entre bus et hôtels, deux semaines entre rires et larmes, deux semaines entre amour passionné et déchirements impitoyables. Nous arrivons à ce rythme à Vancouver. Mégalopole aux lumineux gratte-ciels qui dominent le Pacifique. C’est réellement magnifique. Nous nous promenons sur le port.
    Il y a des hydravions, avec des moteurs en étoile, justement ; comme dans nos rêves.
    Où est notre couple ? Il semble flotter comme ces hydravions, sur des eaux mouvantes, avec de gros flotteurs qui lui permettent de ne pas couler. Jusqu’à quand ? Les journées passent d’une extrême à l’autre : un jour, nous faisons l’amour divinement, certains que la vie va nous porter loin encore tous les deux pour vieillir ensemble. Le jour d’après c’est un fracas de violence et de larmes, tout se déchire dans un puits de douleur d’une intensité non encore atteinte.
    Ça ne peut pas continuer ainsi. Il faut prendre une décision. Jules la prend : deux billets d’avion Vancouver Paris pour notre retour, ensemble ; nous nous séparerons à Paris.
    Il fallait décider. Un semblant d’apaisement se fait en moi, car la violence est partie et j’ai un délai. Deux jours, jusqu’à Paris ; sans réaliser la suite, sans prendre la dimension de ce que sera Paris ; je me laisse bercer par ce répit, avec lui.
    Avion.
    Champagne. Larmes. Sourires. Amour. Peur. Terreur.
    Paris.
    Je ne veux pas arriver. Je ne veux pas atterrir. Non. Je ne veux pas sortir. Non ! Pas l’aérogare ! Non !
    « Que vas-tu faire ? me demande-t-il
    – J’ai une amie à Paris, une élève pilote comme moi, elle pourra m’héberger. »
    Cela est pour l’aspect matériel, basique. Pour le reste, je ne sais rien. Je ne peux pas y croire.
    Nous sommes à la rotonde de l’aérogare Charles de Gaulle avec ses mille portes automatiques en verre. Je ne veux pas y aller ! Je ne veux pas y aller ! Pourtant dans un instant nos pas, nos corps, nos vies vont se séparer. Je ne veux pas !

    Tout mon être crie en silence, en douleur. La porte s’ouvre, c’est « ma » porte. Jules doit continuer tout droit. Je reste immobile. Je ne veux pas. Je ne peux pas. Pourtant il faut. Un pas. Mon regard se tourne vers lui. Larmes. Encore un pas. Je suis au milieu de la porte bloquée en position ouverte. Panique. Les larmes coulent à flot. Le corps avance comme un pantin. Je suis de l’autre côté. La porte se referme, automatiquement. Jules est derrière la vitre en verre. Dans une autre vie. Un regard, c’est fini. Il part.
    Je me désintègre.

    Paris.

    Aucun souvenir. Une brume de douleur. Le corps et le coeur dans la torture ne savent que pleurer. J’écoute de la musique dans l’appartement de mon amie qui est
    absente ; déjà elle vole dans une compagnie aérienne. Je découvre son petit appartement mignon de femme pilote solitaire, et vois qu’il est possible de vivre avec de la musique et des livres, de se faire un petit nid pour une vie toute seule.
    La survie. Survivre à la douleur qui ravage toute tentative de pensée.
    Je commence à chercher un emploi, loin, le plus loin possible de cette planète de douleur, et je trouve, à Saint Barthélémy, une île minuscule des Caraïbes Françaises, un,emploi de pilote de transport. C’est parti !

    CARAÏBES des débuts douloureux dans l’aviation de nos rêves

    Août 1991, j’arrive à Saint Marteens. Un vol en trislander m’amène à Saint Barth’s, une île minuscule de trois kilomètres par sept, réservée aux richissimes du show
    business international, qui y ont presque tous résidence, yacht et que sais-je encore… Mais justement je ne sais rien de tout cela et me demande même ce que je fais là. Le chef pilote m’accueille avec courtoisie malgré une mini bouteille de gaz trouvée dans mes bagages à la douane !
    « Quoi ? Vous êtes pilote ? Vous venez piloter à Air Saint-Barth’s ? Et vous transportez des matières dangereuses dans vos valises ? »
    Je ne peux que baisser les yeux, emplie de honte et me confondre en excuses. Qu’allais-je donc faire avec mon mini butagaz de camping, ici à Saint-Barth’s, cette île de super luxe ? Je me le demande encore. C’était probablement un réflexe de survie -- si l’on peut dire, vu le danger que j’ai fait courir à tout un avion.
    « Au moins je pourrai me faire à manger » avais-je dû penser… Instinct de base dans un état de douleur extrême…
    Cette douleur justement, je croyais bien l’avoir laissée en France, dans cet autre pays, si loin de l’autre côté de l’océan. Pourtant, lorsqu’une fois seule dans ma chambre, j’ouvre ma valise, ah… c’est comme une onde, une vague, une vibration, un choc : l’onde de douleur !
    Tout revient. Tout est là avec moi, dans mes bagages.
    Je fonds en larmes et passe cette première nuit à pleurer sous les étoiles.
    Les étoiles, heureusement, seront mes amies sur cette île minuscule. Combien de fois vais-je me retrouver errant sur le port, dans une crique, regardant mes pieds, sans baskets, et les étoiles dans le ciel ?
    Combien de fois vais-je leur demander de m’aider ?
    Combien de questions lancinantes vais-je leur envoyer ?
    Pourquoi tant de souffrance ? Pourquoi cette solitude vertigineuse ? Pourquoi cette douleur insoutenable ?
    Les réponses que me lancent quelques étoiles filantes me donnent un brin d’espoir, une lueur de vie.
    « Tout n’est peut-être pas fini. »

    Je reçois une lettre, une seule, de mon amour. Car il sait, bien sûr, que je suis là. Il me dit que lui aussi souffre à mourir.
    « Je voudrais m’arracher la tête pour ne plus penser, je n’aime que toi, on a tout fait au brouillon, on va tout recommencer, au propre. »
    Je suis survoltée de joie ! Tout n’est pas fini ! C’est bien cela, oui ! Il va revenir, nous allons recommencer, « au propre » cette fois, nous allons être à nouveau heureux, nous aimer et faire des bébés.
    Un gros jumbo d’Air France, et le voilà, voilà mon amour qui revient. Mon coeur est en grande joie, il n’y a aucun doute, nous allons nous retrouver. Le paysage qui était jusque-là voilé de gris, de noir et de tristesse, devient d’un coup multicolore, lumineux, jaune, rose, vert, bleu ; toutes les couleurs des Tropiques brillent et dansent…

    Je remarque à cette occasion dans une seconde de lucidité, que rien n’a changé dans le paysage du dehors ; c’est seulement le filtre intérieur, avec lequel je perçois le
    monde qui est transformé : il n’est plus celui du désespoir, noir, il est devenu rose, filtre de l’amour et du bonheur. Intéressante découverte : un aperçu du monde qui comme un miroir, reflète mon état intérieur. Éclair de sagesse…

    Nous nous retrouvons, nous nous aimons, nous nous régalons, entre mes vols, de baignades dans l’océan tumultueux, de bains de soleil amoureux dans les criques,
    de petits restos chez les « lolos » en bord de plage. Tout recommence, tout est bien, nous sommes heureux, tout ira bien. Nous nous aimons tellement.
    Et puis soudain que se passe-t-il ?
    À nouveau l’écran change de couleur, les projecteurs du ciel lancent des éclairs de douleur. Jules m’annonce qu’il doit repartir. Mon corps explose et se brise, mais je n’ai plus de forces pour pleurer. Il m’installe dans un immense appartement dix fois trop grand pour moi. C’était pour nous deux ; c’est vide. Nous y passons une nuit, la seule avant son départ. Je ne peux pas dormir. Jules semble en paix et ronronne comme un chat. Je me lève discrètement, une rage douloureuse râlant au fond de moi ; et dans une dernière tentative pour le ramener, je prends des ciseaux, et commence à couper mon poignet gauche. Curieusement je suis très lucide, et je me vois, là, debout dans la pénombre, essayant sans grande conviction d’en finir avec cette vie qui me tue, lacérant mon poignet désespérément avec une lame qui heureusement ne coupe pas, essayant d’être silencieuse tout en espérant réveiller cet homme qui dort trop paisiblement… essayant le tout pour le tout simplement pour qu’il me voie, qu’il me sauve, qu’il m’aime, enfin !

    Je me cisaille, les ciseaux ne coupent décidément pas, et je n’ai pas la force d’insister, surtout que Jules manifestement ne se réveillera pas. Et si je mourrais  vraiment !? J’ai bien trop peur, peur de mourir, peur d’avoir mal, peur de tout !
    Honteuse, misérable, lamentable, je maquille mon poignet avec quelques bandages et attends le jour dans un languissement désespéré. Jules ne se rendra compte de rien. C’est dans un lourd silence que, le petit matin venu, nous nous dirigeons vers le minuscule aérogare de cette
    minuscule île de riches, afin de nous séparer, une fois de plus.
    J’ai un vol en tant que copilote, pour ma compagnie.
    Jules prendra un autre vol. Je le laisse à l’aérogare, encore incrédule, la tête et le coeur vides. Je rejoins mon avion et mon commandant de bord sur le tarmac.
    Je suis blanche, livide.
    Mais je suis pilote ; je vais assurer mon vol, même dans la douleur fulgurante de mon coeur. Nos passagers sont embarqués, et nous voilà alignés sur la piste, face à la mer ; huit cents mètres de piste, le rocher à éviter en face. À droite, dans l’aérogare, je sais que Jules est encore là ; son avion vers Saint Marteens part un peu plus tard, puis c’est un jumbo vers la France.
    Mon ventre est noué, lacéré ; je sais que je ne le reverrai plus. La douleur intérieure est intense, mais je saurai me concentrer sur mon travail, le pilotage.
    « Autorisés décollage, rappelez en sortie. »
    Je pousse les trois manettes de gaz des trois moteurs qui vrombissent et font vibrer la carcasse de notre véhicule volant. La piste en béton fait sauter les roues qui rebondissent dans un inconfort notoire, limitant de plus l’adhérence donc les performances de notre avion déjà peu gâté.
    « VR* » annonce mon captain. C’est la vitesse de rotation, celle où l’on tire sur le manche pour décoller.
    Je tire le manche, et mon ventre se déchire. Les larmes ruissellent sur mon visage, je vois le rocher là-bas.
    J’incline l’avion doucement pour virer vers Saint- Marteens, cap vers la souffrance, cap vers la solitude, cap vers la mort… Mon captain et ami voyant mon visage défait me demande ce que j’ai.
    « Il part »
    Il comprend car je lui ai parlé de notre histoire ; je fais le vol, concentrée sur l’avion et vide à l’intérieur.

    Les jours, les semaines et les mois suivants seront à cette image. L’aviation capture et captive mon mental, m’évitant de trop penser à la peine qui ravage mon coeur. Je vis comme un fantôme, ne me sentant éveillée et concentrée que pour les vols ; le reste me passe complètement à côté. Lorsque, passagère d’un vol entre Saint Marteens et Saint-Barth’s je regarde les vagues, je voudrais avoir la force d’ouvrir la porte de cet avion trimoteur pour sauter et me laisser engloutir par l’océan. Mais alors je pense à ma mère : elle va souffrir, je ne peux pas faire ça. C’est la seule pensée qui semble me retenir. Et peut-être aussi le manque de courage. Et peut-être aussi une lueur ? Une lueur d’espoir ?
    Une lueur tout court ?
    Car en cette période de trouble extrême, je me sens alternativement descendre dans un vertigineux puits sans fond ou flotter dans une coquille de noix posée sur l’océan, ballottée dans une tempête fracassante qui n’en finit pas ; et je ne sais que me recroqueviller dans ma coquille en espérant descendre un jour de cette planète en marche. Malgré tout, dans le noir de mon coeur, je vois une lueur. Je ne sais pas ce que c’est ; je ne me pose même pas la question ; il y a une lueur, très faible mais toujours présente.
    C’est peut-être elle qui me tiendra en vie durant toutes ces années. La vie superficielle de Saint-Barth’s, quant à elle, n’a aucun intérêt à mes yeux. Je vole, c’est tout. Je suis copilote sur cet avion anti-aérodynamique, le Trislander BNII MK3 à trois moteurs à pistons – un mini DC10 qui n’a rien de commun avec le gros, à part d’avoir trois moteurs.
    J’avais refusé la proposition du chef pilote de passer commandant de bord sur cet avion -- donc seule au commandes -- lorsque j’ai vu mon propre captain, un ami de grande taille et fort physiquement, devoir écraser les freins à disques de l’avion lors d’un atterrissage mouvementé sur la minuscule piste de Saint-Barth’s, pour finir de justesse dans la zone de secours après la fin de la piste, juste avant la mer. Si j’avais été aux commandes, ma force n’aurait pas suffi et l’avion aurait fini dans la mer, avec nous dedans. Accident qui arrive fréquemment à Saint-Barth’s.
    Même si j’ai bien souvent des tendances suicidaires à vouloir sauter des avions en vol, je ne le ferai jamais intentionnellement, professionnellement, emmenant des passagers dans mon délire.
    Donc je reste prudemment copilote sur cet avion délicat, dont le pilotage sur cette piste est très technique : en effet, la descente finale qui passe entre deux montagnes, au ras d’un col, se fait sur un plan de quinze pour cent (au lieu de cinq pour un plan normal) avec le maximum de freins aérodynamiques sortis (volets) et le minimum de puissance pour garder une vitesse minimale qui nous permettra de plonger vers le début de piste sans le rater, vu que la piste est très courte et finit dans la mer. Pour corser les choses, le col justement et le début de piste sont le siège de violentes turbulences qui nécessitent malgré tout des ressources de
    puissance afin ne pas se faire plaquer contre les parois ou jeter au sol. Un compromis très pointu doit donc être trouvé entre puissance potentiellement disponible et vitesse minimum pour se poser au vrai début de piste sans risquer le plongeon océanique. Avec le Trislander, avion absolument inadapté à ces conditions et de plus toujours en surcharge, je me contente donc du plaisir du pilotage sans porter les lourdes responsabilités que je laisse à mes captains
    plus musclés et plus expérimentés.
    Par ailleurs, je peux goûter quelque peu aux joies du Twin Otter, ce gros avion joufflu qui décolle et atterrit dans un mouchoir de poche. Il me captive rapidement, mais je n’ai guère le temps d’approfondir…
    Bientôt la compagnie annonce une faillite.
    Heureusement elle nous paie ; et je me retrouve en France.

    La FPC, une marche encore.

    Forte de mes belles expériences sur les îles Caraïbes, mais n’ayant pas à mon goût assez de qualifications pour aller plus loin, je me suis inscrite à la formation la plus prisée du moment : « Formation Pratique Complémentaire » ou FPC, qui, même dans le jargon des pilotes ne veut rien dire.
    Cependant cette formation ouvre la porte des gros avions c’est-à-dire des Jets*. Ça n’est pourtant pas mon objectif de voler sur Jet. Je suis heureuse de voler sur des avions à taille humaine qui se pilotent réellement et peuvent me faire voyager dans des contrées captivantes, assouvissant ainsi mon besoin de découvertes et d’aventures. Mais en cette époque politiquement instable où la France prépare son union pour le meilleur et pour le pire avec Dame Europe en train de naître, les  licences d’aviation flottent elles aussi dans une instabilité qui me fait penser que, mieux vaut passer les licences françaises maintenant, tant que leur valeur est reconnue, plutôt que de tomber dans la confusion qui accompagne tout changement. En cela je ne me trompe pas, mais je dois ajouter qu’une pointe d’orgueil aiguillonne vraisemblablement mon gros égo à l’idée de passer les fameuses licences françaises réputées les plus difficiles du
    monde !
    Je m’installe à Cannet-plage, encore la mer, près de l’aéroport de Perpignan Rivesaltes. C’est dans l’école réputée d’Aéropyrénées que j’ai décidé de préparer ma FPC. Alors je travaille, encore et toujours, avec mes livres d’aviation ; surtout ne pas penser. Ma tête est dans les calculs, les formules, les procédures, les préparations, le simulateur ; et bientôt, nous commençons les vols, les vrais vols en Beech 200, un avion de rêve qui va aussi vite qu’un Jet ; c’est du moins l’impression que j’ai.
    Je suis vraiment bien dans cette école. Monsieur Pic, son fondateur et directeur, un instructeur et pilote hors pair, a pris ma formation en main après qu’un incident avec un autre instructeur m’ait laissée en larmes. L’instructeur en question m’avait traitée d’incapable et voulait suspendre ma formation parce que je ne savais pas ce qu’est un « slot* ». Évidemment que je ne savais pas ; un slot, un créneau, c’est quoi ce truc ? J’étais là pour apprendre et lui pour m’enseigner. Peut-être y a-t-il eu incompatibilité entre nous ? Ça n’est pas si grave. Monsieur Pic, avec une pédagogie de tolérance et d’amour – rare dans le monde de l’aviation – règle le mini différent et m’emmène doucement mais sûrement vers l’examen : un vol Perpignan Marseille où un touch and go* est prévu puis continuation vers Bastia
    sur l’île de beauté ; un grand et beau vol.

    Mes études prennent heureusement tout mon temps, toute mon énergie ; je n’ai pas le temps de penser à l’absence, à la solitude. Pourtant une tornade à nouveau va me traverser : il revient. On s’aime ; je me noie de bonheur dans ses baisers. Mais il repart. Je l’emmène à la gare et fonce m’enfermer dans ma voiture pour ne pas entendre le train qui part. C’est pareil. Le déchirement atroce dans monventre lorsque le train s’agite, me fait hurler de douleur.
    Comme lors du premier avortement lorsque l’infirmière sadique avait décidé de ne pas m’endormir afin que : « ça me serve de leçon ». Le ventre arraché, déchiré, je hurle dans mon auto immobile sur le parking de cette gare de mort, mort de notre amour qui décidément ne veut pas revivre.
    Les rouages puissants continuent de nous écarter l’un de l’autre, ils nous écartèlent de douleur.

    L’aviation me sauve ; du moins provisoirement.
    Et un jour, je m’envole pour Marseille aux commandes du féerique Beech 200. Je fais un vol parfait à mon avis, très concentrée. Monsieur Pic est mon copilote, et entre nous, un peu à l’arrière, monsieur le Testeur. Oui, c’est le grand jour, le jour du test.
    Marseille.
    J’ai préparé une arrivée standard pour la piste en service (32) mais le contrôle nous « tient » au radar. C’est donc de l’improvisation guidée pour laquelle je n’ai guère d’expérience mais j’assure. Je me sens totalement devant l’avion en maîtrisant la situation : je suis à la lettre les instructions du contrôle, tout en étant prête à chaque seconde à être « lâchée » pour récupérer la trajectoire standard par mes propres moyens. Mais une inquiétude soudain m’envahit : si nous continuons à notre cap actuel nous allons couper les axes de finale ; c’est une pratique normalement interdite, surtout à notre altitude relativement basse. Mais, nous sommes sous contrôle radar ; donc il n’y a rien à faire qu’à suivre les instructions. Par précaution tout de même, je demande à mon copilote de bien vouloir confirmer notre
    trajectoire auprès du contrôle. Il demande et obtient confirmation. Ainsi l’avion coupe les axes, puis nous sommes redirigés vers la finale 32 où mon testeur, au lieu du touch and go prévu, nous impose une remise de gaz* et départ sur la Corse. Une instruction inattendue que j’effectue sans me poser de questions vu la concentration demandée par la charge de travail : gérer l’avion, la montée initiale, la radio, la demande de trajectoire… Tout cela est très intense et heureusement j’ai un excellent copilote !
    Bientôt nous voilà en croisière dans le ciel calme, en route vers l’île de beauté. L’arrivée se fait sans autre histoire qu’une minuscule confusion dans les points de passage, et finalement c’est l’atterrissage à Bastia, freinage, rentrée des volets, taxi vers le parking, check-list parking et fin du test.
    Je me sens soulagée et heureuse. Cela ne fait aucun doute, j’ai réussi. Monsieur Pic me regarde en souriant, l’air content lui aussi.
    Pourtant le testeur semble soucieux. Il tarde à nous donner sa décision – qui doit être exprimée impérativement avant de quitter le cockpit – et lorsqu’il ouvre la  bouche je suis stupéfaite d’entendre ces mots :
    « Bien… mademoiselle Mirabelle, vous avez fait un très bon vol, mais je ne peux pas vous donner la FPC à cause de ce que vous avez fait à Marseille. »
    Quoi ? Stupeur, consternation, incrédulité, tant en moi que sur le visage de Monsieur Pic.
    Mais mon visage, contrairement au sien se couvre de larmes et je peux tout juste bredouiller…
    « Qu’ai-je donc fait à Marseille ? Je n’ai rien fait de mal pourtant ?
    – Mais enfin mademoiselle, vous avez coupé les axes de finale ! Vous avez bien vu ! Et c’est absolument interdit !
    – Ah ! Mais monsieur, nous étions sous contrôle radar ! Je sais bien que c’est interdit, mais c’est le contrôle ! Et nous avons demandé confirmation ! »
    De là je reprends espoir : il a mal compris vraisemblablement ce qui s’est passé à Marseille. Je sèche mes larmes et, convaincue de la justesse de mes actions,
    j’explique tout à mon testeur, recevant moult approbations de monsieur Pic. Comment se fait-il que le testeur n’ait pas  suivi ce qui s’est passé à cet instant fatidique, l’approche radar à Marseille ? Il semble qu’une panne momentanée de son casque radio l’ait privé de nos messages de confirmation. D’où la confusion, d’où sa décision.
    Étonnant.
    Bien, je me sens rassurée, il va me donner la FPC à présent, c’est sûr.
    Pourtant…
    « Je comprends fort bien votre explication, mademoiselle Mirabelle, mais vous savez qu’un examinateur, une fois sa décision annoncée, ne peut pas la changer. Il vous faudra donc passer un nouveau test, je dois vous ajourner. »

    Ce sont semble-t-il ses dernières paroles. Cette fois je ne peux plus dire un mot. L’injustice s’abat sur moi et m’engloutit dans des sanglots incontrôlés. Voyant cela, mes deux voisins monsieur Pic et monsieur le testeur sont troublés. Monsieur Pic insiste car il sait que nous avons bien fait. Il parle d’une possible écoute de bandes. Bien.
    Monsieur le testeur me demande de quitter le cockpit, il va discuter un moment avec monsieur Pic.
    Reste-t-il un espoir ? Les mouchoirs sont toujours dans mes sacs, au cas où ; pour le moment j’essuie mes yeux calmés et j’attends ; dans une totale incertitude, presque prête à devoir accepter cet échec injuste.
    La porte du cockpit s’ouvre. Les deux hommes sortent.
    Les yeux de monsieur Pic brillent.
    Le testeur s’approche de moi qui suis assise sur un siège passager les yeux gonflés. D’une voix douce il me dit :
    « Bien, je n’ai jamais fait cela car normalement on ne doit pas le faire, mais compte tenu des circonstances, j’ai révisé ma décision : je vous donne votre FPC. »
    Je reste muette, immobile et incrédule.
    « Vous avez compris ? Je vous donne votre FPC. Vous avez réussi ! »
    Ah ? Cette fois je comprends.Des larmes de joie coulent sur mes joues et tout mon corps se relâche enfin. J’ai réussi ! J’ai ma FPC ! Je suis si heureuse ! Si heureuse !

    Ainsi, voilà une étape de plus dans mon ascension. Je suis tellement fière… Jules, lui aussi serait fier de moi. ; je voudrais tant partager cela avec lui…
    En fait, je ne vois pas à quel point, plus je monte les échelons de l’aviation, plus je m’éloigne de lui. Je ne vois pas non plus à quel point mon acharnement à étudier, à obtenir les plus hauts diplômes, est profondément réactif. Je découvrirai cela un peu plus tard, lorsque les Enseignements des Sages Orientaux arriveront dans ma vie – Bouddhisme, Zen, Yoga – et révéleront à mon être en quête de vérité, la réelle nature des choses et de la vie.

    En 1992, lorsque j’obtiens cette FPC, je suis dans le feu des émotions douloureuses, aveuglée par la peine, l’amour meurtri et la douleur du manque. L’on peut me percevoir comme une jeune femme pilote pleine de vie et d’enthousiasme pour son métier, mais derrière cette apparence, je suis en fait complètement perdue. Je me laisse porter par des réflexes de survie qui sont mes seules défenses, mes seules protections : étudier me permet d’occuper le mental : les formules d’aérodynamique, les transformations adiabatiques des masses d’air, les routes transocéaniques et polaires, tous ces sujets me passionnent mais plus que tout m’évitent de penser au mal qui me ronge. Et puis l’aviation me fait bouger, voler, fuir cette Terre qui me brûle, m’enfuir de cette Terre où tout me dit que j’ai mal.

    Je prends toutefois par moment conscience de certains états, de réactions étranges, me demandant alors « qui » a bien pu décider cela…
    Lorsque la Sagesse viendra, la lumière se fera…

    Castres Mazamet


    Je continue dans la survie face à la douleur ; étudier, voler, ne pas penser. Et la prochaine étape est Castres Mazamet ; petite bourgade du sud-ouest où je suis
    embauchée comme instructrice et chef pilote à l’aéro-club local. Ma belle FPC toute neuve ne me permet pas encore l’accès aux compagnies à cause de la situation économique toujours en crise. Les pilotes de ligne s’exilent en Afrique et font de l’instruction. Du reste, voler sur gros avions n’est toujours pas dans mes priorités. Un de mes rêves est de devenir pilote de brousse, « bush pilot », n’importe où : voler dans des contrées inaccessibles, rendre des services là
    où les routes n’existent pas pour faire communiquer les gens ; il n’est point besoin de FPC pour cela.
    Au tout début de mes balbutiements en pilotage, j’avais cherché du côté des associations comme « Aviation sans frontière », pour aider, transporter des médicaments, faire avion ambulance, ou que sais-je ? Mais ils ne prenaient que des pilotes expérimentés, des pilotes de ligne en retraite, ou en vacances ; aucune chance pour moi. Une autre piste avait été le quadrillage de la planète, à des fins de cartographie, dans le bimoteur légendaire qu’était le « Dakota », mais là non plus, cela n’avait pas abouti.
    Alors pour le moment je suis très contente avec mon contrat d’un an dans cet aéro-club gascon presque montagnard ; et il semble que je commence à guérir. Je rencontre de nouveaux amis avec qui je partage de belles soirées, des moments de gaîté, et même Noël à boire du champagne et manger du foie gras !
    Que de sorties faisons-nous tous ensemble vers les montagnes, pique-niques bien arrosés au milieu des sapins, baignades dans l’eau fraîche des lacs, ballades en moto sur les routes serpentines… D’ailleurs, j’ai acheté une nouvelle moto : une énorme BMW trail, je ne touche même pas les pieds par terre. Je tombe amoureuse de son propriétaire, un Toulousain bien sympathique, non seulement aimant les motos et la belle musique, mais aussi les chevaux puisqu’il est maréchal-ferrant. Le lien avec Jules, nos rêves, les chevaux, est évident, et cette aventure ne durera que le temps de m’esquiver devant les avances bien trop possessives du maréchal.  D’autres amoureux se présentent mais décidément je ne veux pas me laisser mettre en cage.
    A moins que ça soit moi, qui ne puisse sortir de ma
    propre cage ?
    Une belle année passe ainsi, je me sens presque heureuse avec mes nouveaux amis et mon travail. Et même si parfois je cherche en scrutant le sol depuis mon petit
    avion, la moto de Jules qui, bien sûr, va venir me chercher pour qu’on reparte vivre ensemble… même si ces moments sont cruellement douloureux, car bien sûr il ne vient pas, enmoyenne, je survis.
    Je postule aussi constamment auprès de mille et unes compagnies dans le monde : Caraïbes, Afrique, Amériques, et surtout Australie. Car c’est un de mes rêves d’adolescente que d’aller vivre en Australie, au pays des kangourous. Il semble toutefois que le moment ne soit pas encore venu, les « Aussies » ne cherchent pas de pilotes pour leur grand continent.

    Par contre, c’est la Guyane qui m’appelle ; juste lorsque mon contrat à l’aéro-club se termine, une proposition de bush-pilote m’arrive : pilote sur la forêt amazonienne, avion taxi et instruction, dans un pays dont je ne connais rien, si ce n’est la réputation d’habiter des serpents venimeux et des araignées redoutables. N’écoutant rien de ces boniments, et voyant cette proposition comme l’opportunité de guérir de l’amour qui silencieusement me torture, tout en vivant une aventure hors du commun en Amazonie, j’accepte. Et bientôt me voilà prête à partir.


    Passage à Lyon, visite famille plus ou moins obligée.
    Malgré mes départs continuels, ma mère ne s’habitue pas à mes voyages ; pour elle c’est toujours un déchirement.

    Pour moi, rien de cela ; j’ai besoin de partir, un besoin vital. La douleur peut-être ? Je n’ai pas pu me retenir de prévenir Jules ; il accourt, depuis le sud sur sa moto bolide plus rapide qu’une formule un. Nous nous retrouvons pour une heure, peut-être deux, sur l’île Barbe, cette petite île posée sur la Saône avec une passerelle tenue par des cordes. Un joli endroit. Pour un joli moment.
    Notre amour lui aussi semble suspendu par des cordes, suspendu dans le Temps. Car il est toujours là. Toujours aussi ardent, toujours aussi fort, toujours aussi indompté.
    Nous pleurons tous les deux de devoir nous séparer encore et encore. Une dernière étreinte semble imprimer nos corps l’un dans l’autre pour toujours tant nous nous serrons fort.
    Les larmes coulent comme la rivière. L’amour est là.
    Impossible. Il faut partir. Il pleut. La rivière coule sous le pont. La moto attend. Bientôt le casque, la combinaison de pluie, les gants. Les yeux sont mouillés, de tout, de pluie, de larmes, de rivière ; tout se mêle dans le fracas du moteur qui démarre, fracas des coeurs qui se déchirent, la moto qui recule, les yeux qui se collent, une dernière fois, une dernière seconde, en silence…
    « Clac ! » la première est enclenchée…
    « Non »… les yeux supplient… pour que cela ne soit pas vrai… mais la moto part, glisse, le bras se lève, le regard dans le rétro, un dernier signe du pied, c’est fini…
    La moto disparaît au loin…
    Je suis une statue de larmes et de sanglots ; je vais me fondre dans les flots de la Saône, descendre doucement au fond de l’eau, et oublier, oublier, oublier…
    Mais non, je suis toujours là, statue immobile sous la pluie qui me refroidit.
    « J’ai froid. »
    Tiens, je pense encore ! Tiens, je vis encore !
    Alors mes pieds bougent, et puis mes jambes, et puis le corps. La tête, anesthésiée de trop de douleur, le visage boursouflé de trop de larmes, je rentre comme une somnambule à l’appartement parental.
    Le lendemain c’est le train pour Paris, puis l’avion vers Cayenne. Le corps, le visage et le coeur en lambeaux. Je ne
    fais que pleurer. Je ne savais pas que l’on pouvait survivre encore avec tant de douleur.

    J’ai dit quelque chose à Jules lors de notre entrevue de
    larmes :
    « Je pars loin, et cette fois je te demande de ne plus chercher à me revoir, de ne plus m’écrire ou me téléphoner, et de ne plus me donner de nouvelles de toi. »
    Sachant que cela me serait extrêmement difficile et douloureux, peut-être impossible, j’ai dit cela au travers de sanglots infinis, guidée seulement par un besoin de survie, d’apaisement, espérant une guérison, enfin.
    Et c’est cela qui tord mon corps de souffrance durant ce voyage imposé : savoir que je pars, moi, et que je ne reverrai plus celui que j’aime ; je me sens complètement anéantie.
    J’arrive à l’aéroport de Cayenne dans un état incertain, essayant de sourire à l’accueil chaleureux de mon nouveau chef pilote, Michael et de sa femme Margerie. Ils me déposent dans mon logement : une chambre entourée de cocotiers, de bananiers, et d’autres chambres ; une grande cuisine commune, une immense salle de réception, et bien sûr une piscine complètent la résidence, encore embellie par mille fleurs et oiseaux de toutes les couleurs ; de quoi égayer mon pauvre moral qui n’avait plus aucune couleur…

    C’est le début de l’époque Guyane.
    Près de cinq années à voler sur l’Amazonie… et peut-être… à guérir ?


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  • 2ème partie: La puissance des karmas

     

    3. L’AMOUR DE MA VIE – Où est le chemin de Sagesse ?

    La rencontre

    Après avoir fugué de chez mes parents croyant trouver la liberté dans quelques aventures estudiantines et délires sexuels, je reviens à la maison parentale, un immense appartement luxueux au sixième étage d’un immeuble lui aussi luxueux. La Résidence, comme son nom pompeux la nomme, comporte deux autres immeubles similaires, dont l’un, tout proche, fait carrément vis-à-vis avec le nôtre par les balcons. Le balcon. C’est par là que je remarque ce garçon aux cheveux longs avec une moto qui me réveille le matin en faisant un bruit strident qui déjà me fait rêver. Alors le soir je reste dehors sur la terrasse, buvant un verre de lait en prétextant je ne sais quelle histoire, à seule fin de « le » voir ; car lui aussi est sur sa terrasse, au cinquième étage de l’immeuble voisin, et, lui aussi, boit, semble-t-il, un verre de lait. Sans paroles, nous communiquons déjà par nos seules présences. Ayant repéré la marque et le modèle de sa moto, une Yamaha 125 DTMX blanche, je ne tarde pas à casser ma tirelire pour m’acheter la même, au désespoir de ma pauvre mère qui voit ce cirque d’un très mauvais oeil, sans toutefois le prendre au sérieux. Un dimanche après-midi, le jeune homme est en bas, dans le garage des motos, en train de bricoler. Ni une ni deux, je descends moi aussi. Ça n’est pas mon habitude d’aller au devant des garçons, cela ne m’intéresse pas vraiment. Mais là c’est différent, une attraction puissante me propulse vers lui sans que je puisse résister ; et il semble qu’il en soit de même pour lui. Alors rapidement je me retrouve près de lui : « Bonjour ! T’as pas une clé d’amortisseur par hasard ? » La DTMX de cette époque est pourvue d’un amortisseur cantilever qui doit être réglé avec une clé très spéciale que, par bonheur, je n’ai pas et dont j’ai absolument besoin ! Quelle imagination !

    Enfin le contact est établi, ou rétabli ? Car c’est instantané, nous nous sentons comme retrouvés ; c’est comme si nous nous connaissions depuis toujours. « Elle est retrouvée, l’éternité… » Il est potier, il travaille chez son père pour gagner des sous, mécanique et gros engins. Je suis en fin de première année d’architecture ; j’ai laissé tomber les sciences en fin de prépa après avoir trop pleuré sous la pression tyrannique d’un prof de maths sadique. Architecture ou le rêve du « Dernier tango à Paris », la beauté de l’Art, le dessin dans les musées, j’adore ! Nous sommes début juin 1979 ; vais-je finir mon année d’archi ?

    Le prince charmant tant rêvé est arrivé dans ma vie : ses yeux verts, ses cheveux en fouillis, son allure, son regard, sa voix, tout en lui me subjugue et il est comme moi, rebelle : on est pareils, comme frère et soeur. Sur ses bras, deux tatouages m’interpellent : l’un représente une route avec un soleil levant ; il me dit que c’est le symbole des routards et qu’il a déjà pas mal bourlingué en auto stop. L’autre tatouage ressemble à un « E » à l’envers ou à un « 3 » à l’endroit ; il me dit que c’est un « Om » ; je ne sais pas du tout ce que c’est et apparemment lui non plus. Il me présente ses amis Pep et Lou, d’autres rebelles ; une semaine se passe à être ensemble à se parler, raconter des blagues, fumer des joints, se balader à moto. Nous ne pouvons pas nous quitter ; nous passons même une nuit chez nos amis, mais chacun dans une chambre. Je reste éveillée toute la nuit à souhaiter qu’il vienne, mais il ne vient pas. Quelques jours après il m’invite dans un appartement vide avec seulement un lit. Enfin nous pouvons dormir ensemble, faire l’amour et rester enlacés toute la nuit ; déjà un amour puissant nous unit qui me transporte dans une autre sphère, un amour total.

    Il s’appelle Jules, il a dix-huit ans. J’ai dix-neuf ans et je m’appelle Mirabelle. Nous allons vivre ensemble pendant onze ans. Passionnément amoureux mais inconsidérément inconscients, fous et rebelles. Un amour à la « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg et Birkin, « Toujours sur la ligne blanche » à se prendre pour Bonny and Clyde en jouant les gentils gangsters tout en ne rêvant que de paix et d’amour. Peace and love…

    Après une fugue d’un mois en stop au Maroc (pauvres parents !) à fumer beaucoup de kif et à voyager avec les acides, LSD et autres produits hallucinogènes, c’est le retour au monde urbain, Lyon. Nous louons un mini appartement que nous peignons immédiatement en noir, couleur de notre rébellion loin d’être apaisée. Le propriétaire, un notaire, manque de collapser devant la nouvelle déco de son logement déjà médiocre. Il nous menace de tribunal mais nos grosses motos, des 850 Guzzi California labourant son jardin, nos dégaines de motards casqués dans son étude, et aussi la pression de maman, le calment. « Finalement, c’est très bien ce noir ! » capitulera-t-il, vaincu. Jules se fait marinier sur une péniche, je deviens femme au foyer pour un moment, attendant en languissant le retour du marin, avec chaque fois de nouveaux cadeaux. Un jour je vais même le retrouver vers Vienne où la péniche a accosté ; une nuit en péniche avec mon amour… nous rêvons… Mais il ne tarde pas à laisser ce job pour un autre : raffinerie de sucre, qui nous dégoûtera l’un et l’autre à tout jamais du sucre raffiné. Puis nous nous lassons de notre appartement noir et prenons un logement en commun avec nos amis de révolte Pep et Lou ; cette fois ce sera rose. Plus calmes, presque sereins, serions-nous enfin apaisés ? Nous passons de job en job, car bien sûr j’ai abandonné mes études d’architecture pour me lancer à corps perdu dans l’aventure de la vie avec mon amour. Alors je fais du secrétariat dans divers bureaux, du dessin d’architecture et même une année d’école d’instituteurs, car l’idée d’enseigner aux petits me plaît. Mais je laisse tomber devant le mur de froideur, d’inefficacité, voire de mensonges, dont est rempli le monde de l’éducation française. Ça n’est pas comme cela que je voudrais m’occuper d’enfants ; je voudrais leur enseigner quelque chose de Vrai, pas ces sornettes, qui sont celles-là même que j’ai reçues ; mais je ne sais comment m’y prendre, alors je m’enfuis.

    Notre principale occupation reste la magouille : achats-reventes en tous genres, vieilleries du marché aux puces, autos et motos que nous arrangeons, retapons à la va-vite pour leur donner un meilleur look et gagner quelques sous ; la fauche dans les grands magasins fait aussi partie de nos spécialités. Combien de paires de jeans Levi’s, combien d’outils Facom, combien d’instruments de musique, même des énormes cymbales Paiste, sont passés sous ma grande cape ? Jules, quant à lui est expert pour remplir sa musette de tous les objets les plus chers sans que personne ne s’en rende compte, même moi ! Durant cette époque, nos familles reçoivent des cadeaux dépassant largement nos ressources : statues de bronze, tableaux, vaisselle en argent… qui sont acceptés bon gré mal gré, avec quelques questionnements tout de même. C’est probablement pour nous une façon de compenser nos comportements délirants et maladroits vis-à-vis d’eux : nous les aimons, mais nous ne savons pas leur montrer ; nous voulons être nous-mêmes, simplement, mais nous sommes empêtrés dans nos fonctionnements d’adolescents attardés, rebelles et délinquants. Nous continuons à déménager tous les trois mois, complètement instables, en mouvance perpétuelle. Trouvant refuge dans les vieilles traboules de la Croix Rousse, nous dénichons un appartement de rêve qui surplombe tout Lyon pour à peine cent francs par mois ; nous pouvons y roucouler à loisir entre nos tournées de fauche qui visent principalement le centre commercial de la Part-Dieu. Ce lieu nous dégoûte ; il nous apparaît comme un temple dédié à la surconsommation, une provocation ouverte et indécente entraînant la société vers un chaos inévitable. Aussi c’est sans scrupule que nous remplissons nos musettes de précieux butins. Peu après, nous descendons de notre perchoir pour nous installer au creux d’une rue sombre de la Croix Rousse dans un atelier qui devient vite un repère de petits truands amateurs. Ceci dit, j’y pratique aussi la bijouterie avec des outils récoltés durant nos pérégrinations et je me régale à créer des boucles, des bracelets, des colliers et autres breloques que j’offre ou que je porte ; j’adore l’artisanat et les arts, il semble même qu’ils m’attirent de plus en plus.

    Nous rêvons avec les aventures de Carlos Castaneda… « L’herbe du diable et la petite fumée »… Voilà la vraie vie ! Celle qui est derrière les masques… « Pieds nus sur la Terre Sacrée »… Les Indiens d’Amérique ! La Liberté Origine ! La Sagesse Véritable ! Nous refaisons le monde en tipis, roulottes, chevaux et bisons… Cependant nous restons désespérément englués dans notre lourde réalité ; nous nous perdons dans des nuits psychédéliques de LSD et gâteaux au haschisch au milieu d’une faune douteuse aussi instable que nous.

    Heureusement lors d’une de ces nuits, un rêve arrive, qui met fin à ces extravagances dangereuses. Car nous ne sommes pas heureux dans ce chaos de violence destructrice : la peur des flics, une vie dérangée, des grossesses qui n’aboutissent jamais, un tumulte d’émotions rageuses, nous sommes sans cesse comme emportés dans le tourbillon fougueux de notre amour passionnel sans réussir à construire quoi que ce soit. Pourtant nous voulons vivre nos idéaux, nos rêves, la campagne, les oiseaux, les chevaux, la poterie ; les chevaux précisément.

    C’est ce rêve, il est lumineux : je nous vois vivre à cheval, comme les Indiens d’Amérique ! Libres ! Alors c’est décidé, nous larguons les amarres, vendons tous nos biens, c’est-à-dire pas grand-chose et partons enfin loin de ce monde qui ne nous comprend pas. Quelques sous en poche, auto-stop direction le Maroc ; ça n’est pas loin, pas cher et déjà un autre monde : pour nous, le rêve possible. Là-bas, nous achèterons des chevaux et vivrons enfin libres ; c’est notre plan et nous y croyons.

     

    MAROC le rêve éveillé

    Nous voilà à Fès, Maroc, marché des animaux, nous achetons quatre petits chevaux car nous sommes quatre, nos amis de rébellion Lou et Pep s’étant joints à l’aventure… Un riche Marocain nous repère et propose de nous héberger le temps que nous préparions notre équipée. Il est très gentil, possède beaucoup de chevaux, de terre, des chiens, une femme et des enfants. Il nous aide grandement et nous invite même à un mariage ; l’occasion pour nous de découvrir les traditions colorées des fêtes marocaines ainsi que leurs délicieuses pâtisseries ! Et lorsque nous sommes prêts, c’est non sans fierté que, chacun sur notre cheval, remerciant chaleureusement notre bienfaiteur, nous commençons notre chevauchée…

    En route ! Cette fois, nous y sommes, c’est comme dans nos rêves, comme dans les livres et les Indiens, c’est nous ! Quelques bivouacs dans la campagne et nous avançons tranquillement, jusqu’à rencontrer un village de terre rouge, aux femmes accueillantes, aux enfants curieux, et aux hommes qui fument le kif à longueur de journée. À peine arrivés que déjà nous buvons le lait caillé offert par les villageois puis nous pénétrons dans une de ces maisons en terre, pressés par Radidja, une jeune femme très belle qui insiste pour nous héberger. L’hospitalité généreuse de sa famille, la convivialité de tous les villageois nous mettent tout de suite en contact avec une vie simple et vraie. Enfin ! Enfin, nous sommes loin des masques et des mensonges de notre monde factice. Nous ramassons les petits pois avec les paysans, nous faisons la cuisine sur le feu,nous admirons les femmes faire le pain et autres délices de leurs mains expertes, nous prenons le bain dans le petit hammam qui colle à chaque maison du douar. C’est un bonheur de chaque jour, le bonheur d’une vie naturelle, pure. Nous vivons notre rêve. Est-il besoin d’aller plus loin ?

    Un jour que nous sommes tous descendus à la source avec nos chevaux, je remonte vers le village en premier, seule, qui sait pourquoi. Mon cheval se met à galoper si harmonieusement que je me sens m’envoler. Moi qui sais à peine chevaucher, je suis à cru sur le dos de ma monture en totale fusion avec son corps puissant et je me sens hors du temps, dans un moment suspendu, comme une éternité… Bientôt le village est en vue. Je tire les rênes doucement pour ralentir, mais rien ne se passe. J’appelle : « Hoo ! Hoo ! ». Rien. Je tire les rênes plus fort. Toujours rien. Le village approche, grossit ; déjà des enfants courent de ci de là et mon cheval ne veut rien entendre, rien savoir ; je comprends alors qu’il s’est emballé et que je ne pourrai plus l’arrêter. A cet instant, la panique s’empare de moi et dans un immense vol plané vers l’arrière, je virevolte, pirouette, galipette, clip clop et cataclop. J’atterris sur les fesses dans un tas de sable et de gravier, sans connaissance. Le cheval continue sa course seul. C’est l’odeur repoussante de l’oignon qui me ramène à la réalité ; je suis par terre, entourée par les villageois. « Ça va aller ? Rien de cassé ? » Une blessure au pied, une autre à la fesse… On me transporte, on m’installe, me bichonne ; et me voilà allongée dans la pièce la plus confortable de la maison de Radidja. Nos hôtes sont aux petits soins : durant près d’un mois, ils me donnent de leur viande, du lait de leurs brebis, me font des massages à l’eau chaude afin que je guérisse parfaitement. Ainsi, cet incident heureusement sans gravité, nous permet de rester longtemps chez nos amis ; nous partageons leur vie simplement et sincèrement, apprenant les uns des autres, vivant tout simplement la vie du village.

    C’est notre rêve qui continue ; comme si la Grande Vie s’occupait de nous sans que nous en ayons vraiment conscience ! Ayant par ailleurs compris que les chevaux ne seraient pas l’idéal pour notre voyage, les hommes vont les revendre au marché et achètent deux mules et deux grands paniers d’osier appelés « chouéris ». Les mules porteront nos affaires dans les chouéris et nous marcherons à leur côté ; notre voyage se déroulera ainsi au rythme de nos pas. Apprivoiser les mules se révèle un immense bonheur fait de patience et de complicité : offrant sans compter notre attention et notre amour à ces animaux peureux et rudoyés, nous les voyons rapidement se transformer en amies véritables d’une intelligence subtile et remarquable. Au bout de trois mois dans notre village refuge, mes blessures étant bien guéries, nous sentons l’appel des pistes, l’appel des feux de camp, l’appel de la vie sauvage. Alors avec moult remerciements et cadeaux, nous prenons congé de nos hôtes charmants et partons à la découverte des montagnes de l’Atlas.

    Les lits des rivières asséchées voient nos campements passer, les mules nos amies nous réveillent le matin avec une léchouille sur le nez, partagent le thé avec nous et nous partageons tout avec elles. Ah ! Nous sommes vraiment heureux. Toute notre vie est là, dans l’instant de chaque instant, dans le regard des mules qui sourient, dans les chouéris qui portent nos vies, dans chaque pas que nous faisons sur les chemins… Oui, tout est là. Ici et maintenant. Nous vivons le présent. Nous vivons l’éternité.

    Bientôt Mona Lisa, notre mule nous donne une belle leçon : nous longeons une rivière qui cette fois n’est pas à sec et présente même un fort courant ; Jules est à l’avant, menant le convoi, je suis derrière. À notre gauche la paroi de la montagne borde le chemin ; à droite un à-pic descend abruptement vers la rivière. Soudain Mona Lisa stoppe. Jules tire doucement la longe pour l’enjoindre à avancer ; je tapote doucement son arrière-train pour l’encourager à bouger. « Arrra Arrazidera ! »… Rien. Pas un mouvement. Que se passe-t-il ? Mona Lisa ne nous a pas habitués à ce genre de caprice. Qu’y a-t-il donc qui l’empêche d’avancer ? « Arrra… arrrazzziderra… arrazzidd… » Les mots magiques restent sans effet. Aucun mouvement, elle semble butée. Sans comprendre et bien décidés à quitter cette situation, nous forçons gentiment Mona Lisa à bouger. Jules tire à l’avant et je pousse à l’arrière. La réponse de Mona Lisa ne se fait pas attendre. « Ah vous voulez avancer ? Et bien allons-y ! » semblet- elle nous dire. D’un sursaut la voilà en marche et dans le même instant, nos larges chouéris heurtent la paroi abrupte de la montagne et font un vol plané qui les fait atterrir… dans la rivière ! Mona Lisa est arrêtée ; elle rigole ! Quant à nous, nous sommes aussi déconcertés qu’admiratifs et hilares ! Mona Lisa avait vu ce que nous n’avions même pas remarqué : l’apic de la paroi et les paniers sur son dos… ça ne passait pas. Quelle grande leçon de sagesse animale et quel beau moment de rigolade tous ensemble !

    Notre voyage de rêve va bientôt tourner court. Au détour d’une montagne, c’est la ville et nous devons la traverser ; passage obligé. Nous voilà alors confrontés à la civilisation citadine de cette partie d’Afrique du Nord moins sincère et spontanée que nos amis les villageois. De plus, c’est la période du sacrifice, aussi les Marocains que nous côtoyons nous apparaissent d’un coup complètement cruels, sanguinaires et sans merci. Nous sommes horrifiés en entendant les hurlements des animaux terrorisés devant les lames aiguisées, dont ils savent qu’elles signifient leur mort ; c’est à ce point insupportable que nous décidons avec beaucoup de peine de quitter ce pays sanglant. Difficile décision car cela entraîne une séparation d’avec Mona Lisa et Rosalie, les deux mules de notre voyage, nos amies, nos complices. Pourquoi n’arrivons-nous pas à garder nos animaux ? Je me sens très déçue : avide d’idéal, assoiffée de rêves, je croyais que nous étions partis pour toujours !

    Mais une fuite ne résout pas un malaise ; n’ayant guère d’autre alternative, nous retrouvons la France, pays soit disant civilisé, où nous nous sentons de plus en plus étrangers. Pourtant force est de constater que nous sommes bien obligés de vivre dans cette “civilisation”. Alors comment faire ? Quelle est la solution à ce dilemme ? Il nous faudra encore de nombreuses années avant de percevoir un espace de sérénité. De nombreuses années ensemble à vivre de petits boulots, à voler dans les grands magasins qui représentent pour nous une honte d’abondance indécente, face à des pays où les êtres humains meurent encore de faim. Dans une ambiance trop souvent défoncée, nous continuons nos magouilles, achats ventes en tous genres, marché au puces… Heureusement nous ne consommons que des drogues douces, mais elle emportent néanmoins le cerveau et la lucidité, nous laissant dans une brume glauque de plaisir bête et immédiat, même si parfois, un peu délirant. Et après, c’est quoi ? La descente et ses baisses de moral. « Ben oui, on est encore là… »

    Un pétard ne va pas changer notre vie, encore moins le monde dans lequel nous trempons, maladroits, malheureux, puisant nos seuls plaisirs dans les évasions, qu’elles soient à moto, dans la drogue, ou dans notre amour.

    Cet amour pourtant immense, plus grand que l’univers, devient lui aussi de plus en plus violent à force d’être malmené, à force de ne pas trouver sa voie d’épanouissement créative et harmonieuse. Où sont nos rêves ? Où sont nos idéaux ? La poterie ? Les chevaux ? Le village abandonné que nous voulions reconstruire ? L’écologie ? « A bas le nucléaire ! » criions-nous dans les manifs !

    Et que dire des arts, de l’artisanat, de la peinture, des animaux, de la musique, du cirque ? Nous avons tout essayé… sans pouvoir aller au bout de nos idéaux… sans pouvoir donner corps à nos rêves… même pour les enfants : nous en avons rêvé, il y eut des grossesses ; aucune n’est allée plus loin que quelques semaines… Ces destructions irréversibles fissurent notre amour qui, sans que nous en ayons vraiment conscience, s’use.

    Pourtant nous continuons. Nous voilà installés dans une ancienne maison du 8ème arrondissement de Lyon : la « Villa des Mûriers », trois étages, un magnifique jardin, des arbres, de la verdure, des oiseaux, des chats. Je monte un atelier de travail du cuir : j’achète des peaux dans une fabrique et, grâce à une machine professionnelle acquise depuis peu légalement, je me lance dans la confection de vêtements, sacs, sacoches et autres créations originales. J’avais commencé en fabriquant des coussins avec des chutes de cuir ; à présent, ce sont carrément des jupes, pantalons, blousons de moto, sacs de voyage… J’adore ! Je les vends au marché de la création de Lyon et au marché de la moto de Neuville… Jules quant à lui, continue son commerce mais je n’y prends plus part depuis que j’ai senti ce danger : un jour, il me vante les mérites d’un véhicule qu’il s’apprête à vendre. Je connais bien l’état du véhicule en question, qui est assez moyen ; mais Jules me le décrit comme si c’était moi l’acheteur, en embellissant, décorant, déguisant et… je me surprends à le croire ; quand soudain je réalise que tout cela n’est que boniment de vendeur expert, arguments destinés à appâter le client. Alors je prends peur, peur que nous nous leurrions dans une vie de mensonges, de vernis, de maquillages… justement tout ce que je n’ai jamais supporté… Aussi je dis stop, plus de business, plus d’achat-vente pour moi ; je ne veux pas vivre dans le faux, dans les bobards de commerçants, même experts… J’aurais aimé que Jules arrête lui aussi, mais ça n’était pas entre mes mains… Je comprendrai pourquoi bien plus tard… Ainsi, notre vie se stabilise dans la belle Villa des Mûriers : travail du cuir pour moi, autos motos pour Jules, et les marchés ensemble… Un jour, pourtant, Jules me fait comprendre que je ne devrais pas continuer à faire des sacs en cuir alors que j’ai du potentiel ; il me suggère de reprendre les études. « Tiens, quelle drôle d’idée ! » Si loin que je sois de telles pensées, l’amour idolâtré que j’ai pour lui rend ses paroles sacrées. J’ai tout accepté de Jules, j’accepte de reprendre les études.

    Je serai Pilote ! Et notre nid d’amour

    Nous sommes en 1986, cela fait sept ans que nous sommes ensemble dans ce bateau ivre d’amour passion. Est-ce un début d’évolution ? Je m’inscris à un mini stage d’électronique payé, pour découvrir que mon plaisir de jouer avec les formules n’est pas épuisé. Puis alors que Jules a commencé cette chose incroyable d’apprendre à piloter un avion, il m’invite à un meeting aérien et m’offre un baptême de voltige. Je ne comprends rien à ce qui se passe dans cet engin volant ; le pilote expert me fait survoler les vignes, les collines, les vallées, sens dessus dessous ; je suis tourneboulée, virevoltée, et par dessus tout, je suis dans le ciel ; c’est fantastique et j’adore ça. Au marché aux puces je déniche un livre de Kessel intitulé « Mermoz » que je dévore en quelques heures. Mermoz devient aussitôt mon héros, sa vie exaltante, pionnier de l’Aéropostale, me fascine littéralement.

    Alors c’est décidé… « Je serai Pilote »

    J’ai enfin trouvé mon métier ; et comme je ne sais pas faire les choses à moitié, j’émigre à Toulouse, berceau de l’aviation, berceau de l’Aéropostale et théâtre de la vie aventureuse de Mermoz. Je pars sur ma moto, une 500 XT personnalisée par une belle selle en cuir et réglée parfaitement par Jules qui ne veut pas que je prenne un retour de kick dans la jambe ! Un stage d’électronique rémunéré réglera l’aspect matériel, offrant logement et salaire qui sera englouti dans les heures de vol avec bonheur. Jules quant à lui descend en Camargue pour vivre avec les chevaux et réaliser son rêve : devenir gardian. Une magnifique année passe ainsi, entre Toulouse, berceau de l’aviation où je découvre les secrets du manche à balai, et la Camargue, berceau des chevaux sauvages, où Jules se régale entre boxes, paddocks, manèges, et pinèdes… Nous nous retrouvons presque tous les week-ends, dans l’euphorie grisante de vivre enfin nos rêves.

    Nous sommes pleinement heureux. J’ai 27 ans, Jules 26. Pour moi c’est un grand tournant, car après tant d’errances, j’ai enfin trouvé mon métier : un métier passion à la grandeur de mes aspirations, un métier qui me permettra d’accepter le monde dans lequel nous vivons, puisque ce monde, finalement me permet de vivre mes idéaux. Je commence à comprendre que pour vivre dans la paix, il faut d’abord être en paix avec soi-même. J’en suis encore loin, mais la découverte de l’aviation m’apporte une autre vision du monde, plus positive, moins rebelle. Je ne me doute pas encore de l’envergure que prendra cette envolée, toutefois, en à peine un an dans la région toulousaine, j’enchaîne le brevet de pilote privé et les examens théoriques du brevet professionnel. C’est une première étape importante après laquelle il me faudra accumuler au moins deux cents heures de vol pour me présenter à un stage de pilote professionnel.

    Après cette année idyllique, je rejoins Jules en Camargue et nous nous installons dans une maison mitoyenne adorable, avec comme voisins, d’autres jeunes que je n’apprécie guère mais ça reste tolérable. Notre nid d’amour est calme, au bord du petit Rhône, dans un hameau qui porte le doux nom de Sylvéréal ; il est entouré de pinèdes, de plages de sable fin, de cours d’eau et de bambous… un vrai paradis… En me faisant connaître et, je crois, apprécier, à l’aéroclub de l’Hérault à Montpellier Fréjorgues, je me vois confier de nombreux vols, des baptêmes de l’air sur la Camargue, de vrais voyages vers la Corse et la Sardaigne, et aussi ces vols d’étude au dessus du parc National de Camargue avec des scientifiques qui observent les oiseaux : un régal ; seuls dans cette zone réservée et protégée, nous volons assez bas afin de compter les flamants roses, de repérer leur nids, ou je ne sais quelles caractéristiques saisonnières. Je dois faire néanmoins très attention à rester concentrée sur le pilotage sans me laisser distraire par la beauté des paysages, l’envol des flamands, les couleurs du ciel qui jouent sur les étangs, car la tenue machine est primordiale à cette hauteur. Tout cela fait gonfler mon carnet de vol sans que je débourse d’argent, et c’est important ; je vise les deux cents heures de vol pour mon prochain objectif, le stage de pilote professionnel. À côté des vols, je travaille dans des restaurants aux Saintes Maries de la mer tandis que Jules s’occupe des chevaux d’une Anglaise très bizarre, riche et seule, apparemment pas très heureuse puisque nous la trouvons souvent ivre au soleil levant des petits matins. Nous vivons heureux et en paix sous le ciel splendide de Camargue. Ce sont certainement nos plus belles années. Elles précèdent une succession de tempêtes terribles… mais nous ne le savons pas encore.

    En 1989, j’atteins les deux cents heures de vol, et grâce à des amis bien intentionnés, j’ai la chance d’être acceptée au SFA*, organisme d’état pour l’obtention de la licence de pilote professionnel tant convoitée à un prix abordable. Mes parents, voyant que je semble devenir enfin « raisonnable » me donnent même un coup de pouce financier ; c’est que la licence de pilote professionnel ouvre la porte de l’aviation commerciale, mon futur métier. Durant cette période, j’ai du mal à croire à ce que je vis : je me sens bénie, comme bercée de “trop” de bonheur ; j’ai un métier que j’adore, un homme que j’adore, un chat qui vient nous visiter et nous avons même des chevaux ; nous habitons en Camargue dans notre nid douillet, à sept ou huit kilomètres d’une plage sauvage, réservée aux résidents locaux, un privilège ; notre petite maison tranquille à Sylvéréal abrite notre amour, et bien que les voisins me plaisent de moins en moins, je nous sens posés, heureux, dans une région qui plus est, préservée. Après bien des hauts très hauts et des bas très bas, notre couple farouche et fougueux semble avoir trouvé son équilibre.

    Drames en série.

    Nous sommes toujours en 1989 ; c’est l’été, nous partons faire une promenade à cheval ; je suis épanouie, je rayonne ; un ami de Jules passe, et voyant ma joie s’exclame sincèrement : « Ah, vous au moins, vous êtes heureux ! » À quoi je réponds avec une assurance convaincue : « Oui ! C’est notre Choix ! » Étrange seconde que cet instant, où bien que convaincue de mes paroles, je sens à l’exact moment où les mots sortent de ma bouche, comme un danger ; des frissons me parcourent… Est-ce vraiment notre choix, notre décision ? Cela me semble bien prétentieux ; des réponses ne tarderont pas à se faire connaître…

    Un jour, alors que notre petit chat est là, le chien des voisins, un chien loup sauvage que je n’aime pas, arrive et saute sur notre chat ; il le bat à mort. J’appelle, je hurle et je crie en essayant de séparer les deux animaux, mais impossible, il faut piquer notre petit chat complètement disloqué. Je n’aimais guère ces voisins ni leur chien, à présent je les hais ; je voudrais qu’ils s’en aillent.

    Peu après, le 22 décembre, le soir du solstice d’hiver, alors que les voisins – les mêmes – inaugurent avec une soirée grillades la nouvelle cheminée qu’ils ont eux mêmes construite, le mistral souffle en tempête. La nuit, je suis réveillée par un bruit étrange de pluie torrentielle, sèche. Je vais aux toilettes, le bruit continue. Je regarde par la fenêtre : « non pourtant il ne pleut pas ». Quel est donc ce bruit harcelant martelant sourd et rageur ? J’ouvre la porte, je regarde le ciel, puis le toit flamboyant…

    Quoi ? AU SECOURS !!!!!!! c’est le FEU !!!!! Tout le toit de la maison est en FEU !!! AU FEUU !!!

    Je crie ! J’appelle ! Je HURLE ! Jules saute hors de notre chambre et me rejoint aussitôt, nous essayons d’appeler les pompiers, comment ça marche un téléphone ? Nous crions, hurlons pour réveiller les voisins endormis, l’électricité saute ; Jules d’un jet d’inconscience consciente, fonce dans la cuisine, ouvre le frigo et en sort notre argent qui était caché au frais ; puis il balance la bouteille de gaz dehors, en enfin il éloigne ma moto, une grosse BMW 600, à l’écart de la maison. Puis nous regardons brûler notre nid d’amour ; plus rien n’est possible, la catastrophe est imminente ; bientôt le toit s’écroule ; les pompiers arrivés enfin, éteindront les cendres : il ne reste rien.

    Transis de froid dans la nuit glaciale et ventée, nous trouvons refuge chez d’autres voisins, amis. Nous sommes en état de choc ; une diarrhée sans fin me tient éveillée toute la nuit en vidant tout mon corps ; je suis secouée de soubresauts et d’émotions incontrôlées ; il nous est impossible de dormir ; nos amis nous offrent boissons chaudes, couvertures, et surtout un abri. Nous sommes dans une excitation hagarde d’avoir vécu un tel événement, qui plus est en ayant sauvé ma moto et notre argent !

    Sans voir de message divin dans ce drame, nous sommes simplement heureux d’être encore vivants. Il ne fait aucun doute pour nous que les responsables sont nos voisins et leur cheminée artisanale construite illégalement, moins haute que le faîte du toit : une flammèche montant par le conduit et rabattue par le vent violent s’est infiltrée sous les tuiles et a enflammé la charpente ; c’est évident mais nous ne pouvons rien prouver ; aussi l’assurance des voisins nous accuse, nous, premières victimes mais coupables idéaux car sans assurance et sans argent, d’être à l’origine de l’incendie… Ces voisins étaient décidément vraiment maudits !

    Jules veut partir, s’enfuir au Canada avec moi ; une nouvelle vie pour de nouveaux rêves ! « Tu passeras tes licences de pilote là-bas, tu voleras sur des hydravions, au dessus des lacs, on aura une cabane au Canada ! » Un rêve tentant mais je ne l’écoute pas. Pour la première fois et malgré l’amour plus grand que l’univers que j’ai pour cet homme, je ne veux pas le suivre dans cette aventure ; mon esprit borné est obstiné à décrocher la licence française de pilote de ligne réputée la plus dure, donc, d’après ma logique, la meilleure ; et pour cela j’ai déjà mon plan : je monterai les échelons des licences françaises un à un, le prochain étant la qualification d’instructeur pilote privé. Je pourrai dès lors gagner ma vie avec mon métier ; ensuite il me faudra obtenir la qualification vol aux instruments*, qui, jointe à ma licence de pilote professionnel, me permettra de voler dans une compagnie aérienne, comme pilote de transport ; ensuite seulement je pourrai viser la licence verte, celle de pilote de ligne. Curieusement, je n’ai pas l’ambition de voler en tant que pilote de ligne sur de gros avions à réaction, mais je suis comme obsédée par l’obtention du papier, de la licence verte, juste la licence.Nous vivons alors un gros moment de désaccord qui rappelle d’autres moments difficiles et creuse comme un fossé, insidieusement et silencieusement.

    Début 1990 j’obtiens la qualification d’instructeur pilote privé au SFA* et je peux commencer à gagner ma vie en volant. Après avoir survolé le parc de Camargue en tous sens, me voilà instructrice et chef pilote adjointe de l’aéroclub majeur de Montpellier Fréjorgues. Je vole toute la journée et cette fois, je suis payée ! Le rêve ! Notre couple pourtant a changé. On dirait qu’une déchirure se creuse entre Jules et moi. Un logement de fortune vide et froid abrite notre vie qui semble attendre un changement ; changement que je ne soupçonne pas encore.

    Un jour, nous montons à Lyon afin d’acheter une moto pour Jules au marché de Neuville. C’est là où, des années auparavant nous passions des nuits blanches dans l’excitation des clopes et des cafés croissants du matin, à attendre le lever du jour pour vendre nos pièces de motos et les sacoches cavalières en cuir que je fabriquais. Cette fois, sans trop nous attarder, nous trouvons une Honda 500 XLS pour Jules et reprenons la route après une visite à sa mère. Sa moto est rouge. Je suis sur ma BMW 600 rescapée du feu. Nous roulons tranquillement ; mais l’autoroute est monotone ;

    Jules se lasse : « Prenons la nationale ! » me crie-t-il. Je suis moyennement d’accord, n’aimant guère la circulation des dimanches mais bon, allons-y prudemment. Vienne, Valence, Montélimar… Ça roule, les platanes défilent, et c’est l’entrée d’Avignon. Un carrefour, notre feu est vert, Jules est devant moi et s’apprête à traverser le carrefour dans le flot de la circulation ; mais soudain je vois une auto qui vient en sens inverse et qui s’apprête, elle, à tourner à gauche, coupant la route à Jules. Non ça n’est pas possible, elle ne va pas… Devant Jules… L’a-t-il vue ? Elle va lui couper la route ? Je veux Hurler ! ATTENTION !!!

    Il ne freine pas assez tôt, la voiture lui coupe la route, il la percute de plein fouet, son corps vole au dessus de l’auto ; je Hurle au guidon de ma grosse moto que je propulse sur un coin de la chaussée pour me jeter au côté de mon amour dont le corps est retombé inerte sur la chaussée. Son casque « bol » est toujours sur sa tête. Du sang coule. « Jules ! Jules ! » Je pleure je pleure… « Jules !!! Jules !! REVEILLE TOI !! » C’est l’horreur… va-t-il… ? Ahhhh enfin il ouvre les yeux… « Tu as eu un accident Jules, ne bouge pas. »

    Je tremble de toutes parts ; bientôt j’entends l’ambulance ; des gens me prennent et me soutiennent ; un attroupement était déjà autour de nous, je n’en avais aucune conscience. Qui a appelé les pompiers ?

    « Voulez-vous aller avec lui dans l’ambulance ? on me demande…

    – Ben oui bien sûr, mais… et ma moto ? je parviens à balbutier…

    – Ne vous inquiétez pas, on s’en occupe »…

    Je monte dans le siège à l’avant ; je voulais être à l’arrière avec Jules mais c’est la place des docteurs ; je suis dans un état indescriptible, une panique terrifiante. Va-t-il…… mourir ??? « Jules, ATTENDS MOI !!! » J’ai crié cela lorsque je l’ai vu voler au dessus de l’auto. « Attends-moi !! Jules !! »

    Hôpital. Urgences. J’attends, en sanglots. Je ne sais que pleurer. Mon corps n’est que larmes et convulsions. Pas un mot ne peut sortir, seulement des larmes, des torrents, des océans de larmes. Et puis on m’appelle : je peux le voir. Panique… terreur… est-il en vie ?… que vais-je découvrir ?

    Derrière mes sanglots je demande timidement… « Ça va ? Il va… bien ? – Ça va, nous le gardons sous surveillance. » Il vit, il est en vie ; je fonce vers son box. Allongé, sonné, choqué, bandé, pansementé, il me demande une seule chose : une cigarette ; et moi, même pas étonnée, je ne trouve rien de mieux à faire qu’à le quitter, et partir en quête d’un bureau de tabac en ce dimanche après midi dans la banlieue d’Avignon. Tout est désert, tout est fermé ; il n’y a personne que moi qui, hagarde, marche comme une somnambule à la recherche d’une cigarette, pendant que l’amour de ma vie est peut-être en train de mourir dans le box d’un hôpital. Dès que je réalise cela, tout se remet en place : « Quoi ? Mais qu’est-ce que je fais là ? »

    Je fonce, un paquet de cigarettes trouvé miraculeusement quelque part. Dans ma tête c’est la panique… « comment ai-je pu m’éloigner de lui ? Viiite… cours… plus viiite… fonce… et si il mourait ?… plus viiiiite… c’est là-bas… après le pont… était-ce si loin ??viiiite… comment ai-je pu ?… » J’arrive enfin. Le box est calme. Il est là. Il se repose. Il va bien. Je pousse un soupir de soulagement au goût d’éternité. Il s’échappe de l’hôpital le lendemain, s’estimant parfaitement remis de son vol plané impressionnant. Nous apprenons peu après que sa mère avait eu un rêve, la nuit précédent l’accident ; un crash, avec une moto rouge…

    Les mois suivants s’écoulent entre soins attentifs à l’homme que j’ai cru perdre, et les vols à l’aéro-club où j’accumule de l’expérience et un peu d’argent pour continuer l’ascension dans le monde des avions ; mon prochain objectif étant le stage de vol aux instruments. Notre couple réuni reste malgré tout fragile : les fissures du passé semblent s’être ravivées avec ce désaccord sur la suite de notre voyage. De plus, une transformation s’opère en moi : étant devenue pilote professionnelle et instructrice, j’ai un métier que j’adore, je gagne un peu d’argent et je me sens m’intégrer à une société que j’avais jusqu’à présent rejetée, société qui finalement n’est peut-être pas si intolérable que cela. Il serait même possible d’y construire une vie de couple, d’y avoir des enfants, une famille !

    Alors soudain, je presse Jules, lui aussi, de s’intégrer, d’avoir un vrai métier, et d’assumer notre f mille. Je le presse extrêmement maladroitement, n’ayant pas compris que Jules ne fera jamais de concessions : il est entier et restera entièrement libre, hors du système, tout en planant autour, dans une cohérence intérieure que j’admire. C’est moi qui ai besoin d’un cadre social, pas lui. Au moment où des ailes poussent dans ma vie, je voudrais qu’on s’envole ensemble ; lui sent les choses autrement. Surtout, il voit que je manque de confiance en lui et cela sera fatal à notre relation. Ainsi, après la mort de notre petit chat, l’incendie de notre nid d’amour, l’accident de moto en vol plané, c’est bientôt la séparation.

    Une autre femme est déjà dans sa vie ; je ne le sais pas encore.

    Un jour je rentre de vol et je trouve ce mot sur la table : « Je pars vivre avec Julie » Je crois mourir, pourtant je ne meure pas. Un mécanisme en moi s’enclenche ; hurlements silencieux, hurlements véritables, je prends l’auto et la route, cherche qui est Julie, et où elle habite. En deux heures, cette femme jusque-là inconnue devient un lieu, un nom, et plus que tout la voleuse de l’amour de ma vie.

    J’arrive chez elle décomposée, le visage en lambeaux d’avoir trop pleuré, la gorge vide d’avoir trop crié. Pourtant j’arrive à prononcer…

    « Jules ?

    – Il est là » dit-elle.

    Non ! C’est un cauchemar, un mauvais rêve, une erreur… c’est une erreur ! Il ne peut pas être là !

    « Tu n’es pas là ? N’est-ce pas ? Ça n’est pas possible ? Dis-moi que ça n’est pas vrai !! Tu vas revenir n’est-ce pas ? Dis moi ! Dis moi que tu vas revenir ! »

    Son visage est impassible, mais tendu ; il m’accompagne à mon auto, essaie de me calmer en me racontant de belles histoires… « Oui je vais revenir, laisse moi en finir avec elle ; attends-moi ».

    Je suis calmée. Je peux rentrer et me reposer. Nous sommes en septembre 1990. C’est le début, seulement le début d’une séparation qui va durer 3 ans.

     

    Bientôt la suite...... Chapitre 4 ..... dans quelques semaines :) ...

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    2. La rébéllion


    Ça éclate.
    D’abord au sein de ma famille : refusant de participer aux repas familiaux, je m’échappe dès que je peux en claquant les portes pour me réfugier dans ma chambre et planer sur la musique des Pink Floyd en brûlant de l’encens enivrant.
    Au lycée : je reste bonne élève mais tout est prétexte à révolte, surtout avec certains professeurs belliqueux que j’aime provoquer avec mes vêtements de hippie, foulards de couleurs et autres attributs marginaux. De renvois en convocations chez le proviseur je parviens tout de même à rester dans cette section scientifique et bilingue, une classe pilote avec allemand intensif jusqu’en terminale ; j’empoche mon bac mais finis écoeurée par l’allemand.
    Des années lycée, je garde un goût de jeans et de baskets, de parties de tarots dans les préaux lorsqu’on séchait les cours, de soirées de rock and roll endiablé, et surtout, surtout de solitude, de différence, de séparation de je ne sais quel être.
    « Que fais-je sur cette planète ? Quel est le sens de cette vie ? »

    Lors de toute réunion, soirée, partie, aussi excitantes soient-elles, je finis toujours par m’échapper pour aller seule dans un endroit calme ; alors, je regarde mes pieds, en baskets, puis les étoiles, et puis mes pieds encore, et les étoiles encore et je leur demande :
    « C’est quoi, cette histoire ? Qu’est-ce que je fais là, moi ? »
     

    J’ai toujours la sensation très forte d’un lien entre ce cosmos mystérieux et moi, la certitude que : « les étoiles, elles, rigolent en nous regardant », et que toutes nos activités de fourmis humaines sont peanuts, rien du tout, au regard de l’immensité insondable du cosmos…
    « Mais alors à quoi bon être là ? A quoi ça sert tout ça ? »

    Des rêves d’Absolu, l’Union Cosmique, le Grand Amour, je ne veux que ça. Les amourettes qui ponctuent ma vie ne durent ou ne commencent même pas : c’est trop peu, pas assez grand, ça ne m’intéresse pas. Moi je veux Tout : la Communion des Âmes, la Sublimation de l’Amour dans le Mélodrame, l’Amour Métaphysique et Transcendantal, carrément. Je délire en murmurant ces mots que je ne comprends même pas, mais dont la seule résonance suffit à
    m’emporter au loin.
    Assoiffée d’Absolu.
    Assoiffée de Vérité.
    Assoiffée de Divin.
    Je suis. Mais je ne le sais pas encore.

    Aventures d'une pilote yogini... Chapitre 2


    Je sais seulement que je ne supporte pas le mensonge et pour moi cette vie de masques recouverts de vernis est mensonge ; comme les façades peintes des maisons des boulevards : pourquoi ne repeindre que le côté qui donne sur la rue ? Parce que c’est le seul qui est visible ; l’arrière n’est pas vu par les passants. Ainsi dans la société : du vernis partout pour montrer l’apparence, le faux, le clinquant ; cacher ce qui est vrai et que personne ne veut voir.
    « Pourquoi tant de mensonges ? »


    Ma vision du monde se résume à cela : des masques, des peintures, du maquillage, une société qui roule toute seule emportant des milliers d’êtres humains vers un no-mans land désertique, sans cohérence et sans vérité.
    « Ce monde est Faux, et je n’en veux Pas. »


    Et lorsque la rencontre avec l’amour de ma vie a lieu, nos deux rébellions trouvent un terrain d’expression dont le principal refrain devient vite : « Non ! Pas comme eux ! » Mais comment être autrement ? Comment être tout simplement nous-mêmes ? Cela nous ne le savons pas.
    Alors tout sera extrêmement violent et passionnellement destructeur…

     

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  • Première partie
    La connexion innée
    Aventures d’une pilote yogini autour de la terre
    ou une quête éperdue de vérité

    Aventures d'une pilote yogini... chapitre 1



    1. Une enfance ordinaire au milieu des tabous de la bourgeoisie.


    Ma « maman petit ange adoré » s’occupe de nous du mieux qu’elle peut, mais ses trois filles sont parfois un lourd fardeau et elle ne nous le cache pas. Est-ce le terrible drame de la perte d’une quatrième fille qui s’exprime par ses lamentations ?
    « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir des enfants pareilles ? »
    C’est la rengaine qui, dès que nous l’entendons mes soeurs et moi, nous fait éclater de rire, nous moquant ainsi de notre pauvre mère attristée, débordée et à bout de
    ressources. Elle est pourtant croyante ; mais alors pourquoi ne trouve-t-elle pas de support auprès de sa religion ? Auprès de la petite Marie dont elle nous parle si souvent ? Il semble que sa religion lui ait plutôt montré un chemin de douleur, où tout doit être souffrance… La vie ne devrait être que peines et sacrifices, comme un chemin de croix…
    « Oh là là… C’est gai ! » me dis-je dans ma jeune tête…
    Pourtant, lorsque je reçois pour ma communion des images de la « petite Marie », je me mets à prier le soir. Ardemment je récite « Je vous salue Marie » et même « Notre Père » qui est aux cieux avec sa grande barbe blanche de juge implacable ! Il faut aussi aller à confesse et avouer ses péchés sinon, la punition nous attend ! Bien que sans grande conviction, je suis tout cela avec attention, essayant d’y mettre mon amour, surtout pour la maman de Jésus qui, nous dit-on, a conçu sans faire l’Acte !
    « Sans faire l’Acte ? Ça alors ! Quel prodige ! »
    Car cet Acte mystérieux dont on n’ose même pas parler, l’Acte qui nous permet de venir au monde et d’avoir des enfants, cet Acte-là serait carrément le « Pêché Capital » ! Là, dans ma très jeune tête, je bloque…
    « Quelque chose ne tourne pas rond dans cette religion, me dis-je… Ma mère ayant eu quatre filles aurait donc pêché au moins quatre fois ? Comment serions-nous nées alors, s’il ne fallait pas faire l’Acte ? Comment les humains seraient-ils en vie ? »

    Ces questions me préoccupent beaucoup ; je ne comprends pas cette logique illogique. Il me faudra près de cinquante années avant de saisir le sens de ces concepts, grâce à la lumière du grand Yogi, Paramahamsa Yogananda ; le sens caché enfin révélé de ces symboles sera bien loin du concept de pêché entraînant faute, punition et toute une chaîne de conditionnements arbitraires dont on m’a rempli la cervelle et la vie.
    Aussi, vers le début de mon adolescence, lorsque mes propres désirs commencent à s’orienter vers les garçons, ma fidélité, tant envers « la petite Marie » qu’envers ma « petite maman petit ange adoré » se dégrade sérieusement pour rapidement tourner en haine féroce. Pardon petite maman, je n’ai pas encore le recul nécessaire pour comprendre que tu es simplement victime d’une éducation injuste qui t’a rempli la tête et le coeur de concepts erronés. Avec mes douze ou treize ans de vie et la passion qui commence à bouillir en moi sans trouver le moyen de s’exprimer, je ne sais que me rebeller tant à la maison qu’à l’école.

    Pourtant je suis bonne élève en général et j’aime étudier, surtout les maths qui m’offrent le prétexte de travailler avec papa ; il y a aussi les leçons de piano pour nous retrouver tous les deux : c’est papa qui m’emmène dans notre vieille Dyane le dimanche matin aux Terreaux, le vieux quartier populaire du centre ville. Nous garons l’auto dans une petite ruelle, montons quelques escaliers sordides pour arriver à un appartement presque vide, si ce n’est le piano. Je suis la leçon sans grand enthousiasme, mais sans désagrément non plus. Je suis surtout heureuse d’être avec mon papa. Au retour, nous nous arrêtons toujours à la même pâtisserie pour acheter les gâteaux du dimanche. Puis, à la maison, la cellule protégée « papa et moi » se dissout dans l’agitation familiale du sacro-saint repas dominical.

    Tous ces rites se répètent durant des années ; je nous vois comme dans une brume opaque, cinq êtres vivant sous le même toit, deux dormant dans le même lit. Pourtant, nous connaissons-nous vraiment ? Vivons-nous l’Essence de la vie ? Dans ma tête de jeune adolescente, il n’y a que des rêves d’absolu, des idéaux élevés ; je ne sais pas encore les formuler mais je sais qu’ils n’ont rien à voir avec la vie que je mène dans ma famille…
    « Moi je n’aurai pas une vie aussi monotone, enfermée dans un cube de béton d’où l’on sort trois fois par an pour aller au ski ou à la mer ! Je ne vivrai pas dans ces cages à poules au rythme débilitant auto-boulot-dodo qui nous fait passer à côté de la vraie Vie ! Et surtout l’on n’arrivera pas à me convaincre que faire l’amour est un pêché ! Non ! Non ! Et Non ! »
    Car même sans l’avoir encore fait, je sais que l’acte d’Amour est le plus beau qui soit sur terre et peut-être dans tout le cosmos.
    « Comment peut-on arriver à faire croire de tels nonsens ? Comment une religion peut-elle enseigner de telles faussetés ? Vraiment quelque chose ne va pas ! Et maman qui ne jure que par sa croix, la Sainte Marie et le Petit Jésus… Non ! Non ! Et non ! »

    Dans ma jeune tête les pensées s’affolent, s’entrechoquent, bataillent.
    Et lorsque je découvre peu après que sur la planète terre, la planète de Jésus et Marie, des humains se battent au nom d’une religion, c’en est fini : je tire un trait définitif sur toute forme de religion puisqu’une telle incohérence venimeuse se cache en elles. Et comme je suis emplie de feu – que je ne sais ni reconnaître, ni maîtriser – ce trait sera extrêmement violent.

     

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    Ça y est, je suis sur le planning : cette semaine mon premier vol sur le Boeing est
    programmé ; avec mon instructeur et chef pilote, je vais faire le vol Nouméa-Auckland en Nouvelle-Zélande, aller- retour.

    J’ai étudié le vol dans ses moindres détails, vérifié mon uniforme sous tous ses angles et respiré bien fort lorsque la navette est venue me chercher.

    C’est parti....

    Lire la suite...


    2 commentaires
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    Madame LuneHey Madame Lune,

    t'es fâchée?

    t'es partie?

    Je sais plus écrire!

    Je sais plus sentir!

    Mon coeur est vide,

    Plat, morne,

    J'avance en journée monotones.

     

                                                   Même le café

                                                    est raté!

                                                    hé hé !

     

          Ah mais ? Bientôt tu reviens?

                                                    Très bien, je n'écris plus rien

                                                    et t'attends,

                                                    doucement.

     

                                                   

     

                                                                                       Madame Lune

     


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